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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 19:40

Les types du quartier me racontent une histoire. Encore un de ces trucs atroces qui viennent du Magdalena. Un bien joli nom, pourtant, pour cette province du Nord de la Colombie. Le Rio Magdalena, imposant fleuve la parcourant, était réputé, en ces temps troublés, contenir plus de morts que de poissons. Hernan était de passage dans un des villages du bord du fleuve. Il livrait du gaz et en avait profité pour siroter une bière avec Beltran et Deiner dans la moiteur de la fin de journée. Le soleil donnait déjà des signes de chute imminente à l'horizon. Ils virent une petite barque de pêcheur passer. Un homme leur faisait de grands signes des bras, debout dans l'embarcation. "Il en arrive cinq!" criait-il. Cinq quoi ?

Un autre bateau arriva quelques minutes plus tard, descendant le fleuve sans capitaine. Cinq corps y étaient assis, nus, l'un derrière l'autre, décapités et les mains liées derrière le dos. Des hommes et des femmes. Toute la terrasse du bar se tut d'un coup. Le bateau filait tout droit. Il allait bientôt arriver au ponton.

Le maire qui était assis à sa table habituelle sauta sur ses pieds et dévala l'escalier jusqu'à la berge. "Arrêtez ce bateau !" criait-il. Manœuvres, journaliers, notables, ils firent tout ce qu'ils purent, à grands renfort de cordes, de bâtons, de filets, pour stopper la descente macabre de la chaloupe. Ils l'amarrèrent au rivage et restèrent glacés d'effroi devant ces corps sans tête, sans identité. "Il faut absolument leur trouver une sépulture", décréta le maire. "De toute façon, ils ne trouveront pas de place ailleurs, personne ne viendra les réclamer, et personne ne sait qui ils sont". Ce fut rapidement fait. Un petit emplacement fut donné à ces morts anonymes dont le voyage s'était terminé dans le village du bord du fleuve. On ne connaissait ni leurs noms, ni leur histoire, mais la marque des paramilitaires était évidente et leur but, limpide: liquider des adversaires et par la même occasion terroriser la population, annoncer ce qui arriverait à tous ceux qui leur résisteraient. Le curé eut des mots tremblants pour eux. C'était des corps jeunes. Les mères du village, qui avaient perdu un fils, parti dans les montagnes de Colombie, ou un mari, tué par l'armée, revêtu d'un uniforme afin de simuler la mort d'un guérillero au combat afin de toucher une prime, se réunirent autour des tombes fraîches. Elles n'avaient jamais retrouvé les restes des leurs, n'avaient pas d'os autour desquels pleurer. Alors, elles décidèrent d'adopter les ossements anonymes, de les chérir comme si c'était les leurs. Et régulièrement, elles venaient déposer sur leurs tombes de petites pierres peintes, vivement colorées, et de belles fleurs blanches.

Le bateau sans capitaine

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