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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 00:49

C'était un déplacement assez anodin, accompagner Eduardo au port de Turbo, la grande ville voisine, où un rendez-vous l'attendait. Son rendez-vous: la fille d'un leader paysan qui avait été témoin de son assassinat. Des paramilitaires avaient coupé sa tête puis joué au foot avec, de longues, terribles minutes, devant les villageois, au bord de la rivière, là où ils avaient l'habitude de venir se laver. Un témoin-clé, dans un cas emblématique dans le cadre du procès qui approche.

C'est mon premier accompagnement seule. Quand il est question de ne se déplacer que dans le centre-ville de Turbo, le niveau de sécurité a été évalué suffisant pour que les brigadistes se déplacent seuls avec la personne à accompagner. Je suis assez excitée. J'ai déjà pris la route au moins cinquante fois avec mon binôme. J'en connais déjà bien les courbes, les zones de brousse, les virages dangereux, les villages traversés, l'endroit où on pouvait s'arrêter au bord de la route pour acheter du yaourt, mais on a arrêté depuis qu'il nous a rendues malades, Jane et moi, un soir juste après l'avoir mangé. Je discute gaiement avec Eduardo dans le taxi. Il faut se méfier des chauffeurs de taxi, il y a beaucoup de mouchards parmi eux. Alors nous parlons de l'Europe. Très vite nous arrivons sur le lieu de rendez-vous, en face des bateaux en bois qui tanguent doucement sur une eau incroyablement noire et malodorante. Des débarcadères en bois, peints en rouge et jaune, font presque tout le tour du port. Les passagers s'y pressent. Quelques carcasses de bateaux à demi-coulées montrent leur proue ici et là dans l'eau. Sans guerre civile, le port de Turbo pourrait être beau. Il pourrait voir des bateaux en bon état acheminer des marchandises respectables. En fait, Turbo pourrait même devenir une ville bien plus importante, avec un commerce légal florissant. Son élan naturel est freiné depuis les années 30.

Le rendez-vous d'Eduardo se fait attendre. Des types tiennent les murs sous le patio du bar. Le témoin n'arrive pas. Un homme mal rasé s'approche alors et me serre la main en me disant "vous savez qui je suis ?". C'est sûrement un contact que je dois connaître. Je lui serre la main et me tourne vers Eduardo, qui semble être en train de penser la même chose. Il lui serre aussi la main. "Non, vous ne savez pas qui je suis ?", poursuit le type. Un courant d'air glacé s'installe sur l'esplanade du bar quand il récite: "Je suis des AUC. Je suis un paraco. Et je sais très bien pourquoi vous êtes là. Vous m'avez l'air bien calmes. Très, très calmes".

Hein quoi ? Je rêve ? Les AUC ne sont plus censées exister, maintenant il faut dire les Bacrim, les bandes criminelles. Mais on s'en fout, en fait. Ce type nous menace. Je me tourne vers Eduardo, qui est devenu livide. Mince, c'est à moi d'intervenir. Je dégaine mes outils: les directives présidentielles 07 et 09, et puis le super joker: "le général Martinez est tenu au courant de notre déplacement et il sait que nous nous trouvons ici".

Voilà. C'est ce que j'ai. C'est sensé marcher. A cet instant normalement la dissuasion doit fonctionner, la peur des conséquences diplomatiques, le coût politique très élevé à menacer des Européens, à ce qu'ils soient témoins de ces vilenies qui ont été pensées et orchestrées pour rester entre Colombiens, sur un territoire restreint, dans un milieu opaque. Brandir à bout de bras ma qualité de Française pour crier mon indignation devant ce dont je suis témoin: quoi, les milices d'autodéfense n'ont pas été démobilisées en 2005 ?! Elles existeraient donc encore ! Qu'entends-je ! Des menaces orales envers deux représentants d'organisations de défense des droits humains ?! Ciel, je vais me plaindre à mon ambassade !

Mais le type cille à peine. Il ne bouge pas, pas plus que les autres hommes autour de nous. Complices en civil ou simples passants, je sens bien que personne n'interviendra si l'homme décide de nous attaquer. Ou quelqu'un d'autre. Il n'a pas l'air armé, au centre de cette ville de taille importante, en milieu de matinée, avec beaucoup de passage, mais nous sommes dans un endroit où la violence a déjà ôté beaucoup de capacité d'intervention et de résistance au quidam moyen. C'est très dangereux de s'opposer aux paracos. Alors oui, tous ces passants nous laisseront nous faire tuer. Et puis c'est bizarre, il n'y a pas un seul policier alentour, alors qu'on les repère si vite d'habitude avec leur gilet jaune fluo.

Eduardo me demande à ce qu'on s'en aille, nous allons vite nous réfugier dans un magasin, je surveille l'entrée en appelant la permanence pour signaler un incident de sécurité. Nous devons quitter rapidement Turbo et mettons une éternité à trouver deux places dans un colectivo pour revenir sur nos pas. Les minutes sont incroyablement longues. Des gamins jouent autour de nous à la gare routière, les voitures pleines à craquer passent, ainsi que des cyclistes. Toute la petite vie de Turbo est là, affairée. Aujourd'hui ce fut notre tour d'entrer dans la logique de la menace, de courber l'échine devant elle, en renonçant à nos projets, en filant la peur au ventre face à ses allusions. Une voiture vide se présente enfin.

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