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Voici le début d'un roman de quelqu'un qui ne tient pas à se faire connaître.


Le souffle numérique des âmes

 

 

Chapitre 1

 

Les bruits métalliques des pièces mécaniques qui s'entrechoquaient résonnaient sur le palier comme une petite victoire. Il était venu à bout du mécanisme complexe de cette serrure, et cela en un temps record. Sa satisfaction n’était pas pour autant démesurée. Forcer la serrure d’un appartement, ouvrir une porte, même lorsque celle-ci est dotée de nombreux dispositifs de sécurité, était un événement banal et ne lui réservait que peu de surprises. Ludel avait acquis ce savoir-faire il y a fort longtemps et possédait depuis plusieurs années les compétences d’un vrai professionnel. Il avait appris à analyser la situation et surtout à maîtriser ses mouvements, ces gestes mesurés qui forcent l’admiration des quidams parce qu’ils paraissent lents et économes pour finalement s’avérer précis et diablement efficaces. Il avait appris tout cela au cours d’une période assez chaotique de son existence. La rue, les squats, et cette rencontre insolite avec Grimm, cet artisan serrurier, professionnel méticuleux le jour et redoutable cambrioleur dès la nuit tombée.

 

En accompagnant cet étrange personnage dans ses virées nocturnes, Ludel avait patiemment acquis le b.a.-ba des serrures et de toutes les techniques proprement déroutantes pour crocheter presque n’importe quel verrou. Grimm était un passionné et il appréciait tout particulièrement les virées avec Ludel. Sur le palier de ses forfaitures, il prenait énormément de plaisir à transmettre son savoir, à détailler toute l’opération, à expliquer encore et encore le fonctionnement de ces serrures et tous les moyens qu’il utilisait pour actionner le mécanisme sans recourir à la facilité d’une clef. « Les clefs ont été inventées pour les fainéants et les gens pressés » disait-il régulièrement. Lorsqu’il entendait cette phrase, Ludel ne pouvait s’empêcher de rire. Par la pensée, il se projetait dans une société dépourvue de fainéants et d’individus pressés, dans un monde sans clef, et imaginait le spectacle insolite qu’offrirait un long couloir, dans lequel on pourrait voir chaque soir tous les habitants des appartements de l’étage s’agenouiller à l’unisson pour forcer leur propre serrure. Il y avait là quelque chose de religieux, une vision presque mystique. Il imaginait que peut-être dans une telle société, pourraient naître quelques compétitions amicales entre voisins, jusqu’à la mise en jeu d’un trophée honorifique à celui de l’immeuble qui serait le plus prompt à forcer sa propre porte. Il pensait aussi que dans un tel univers, il serait lui-même en très bonne place pour rivaliser avec les meilleurs, peut-être juste derrière Grimm s’ils habitaient le même immeuble.

 

Grimm était un artiste à sa manière, il décortiquait inlassablement les mécanismes pour en admirer les trésors d’ingéniosité, il aimait comprendre le fonctionnement des portes, des fermetures, des cadenas et autres inventions destinées à lui empêcher le libre accès de certains lieux. Mais c’était aussi quelqu’un qui s’intéressait de très près à l’argent facile. Il pillait les appartements de tout ce qui pouvait être négociable, de tout ce dont il pensait pouvoir retirer un peu d’argent. Ludel ne partageait pas cet enthousiasme vénal. Bien souvent, lors de leurs folles équipées, Ludel restait en retrait, et sur le palier, il révisait sagement les leçons que Grimm venait de lui inculquer en forçant l’entrée de telle ou telle habitation. De son côté, Grimm ne comprenait pas vraiment cette absence d’intérêt pour le gain, mais comme il aimait faire état de ses connaissances en matière de serrure, il appréciait la compagnie de Ludel. C’était un peu comme s’il avait trouvé un apprenti, un disciple à qui transmettre sa passion des serrures et son goût pour transgresser les interdits. Ce duo fonctionnait très bien car chacun y trouvait son compte, sans aucune rivalité, bien au-delà de la divergence de leurs motivations respectives.

 

Depuis, et à chaque fois qu’il crochetait une serrure, Ludel pensait à Grimm. Il aurait aimé pouvoir lui montrer comment ses leçons lui furent profitables, comment aujourd’hui il était capable d’improviser et de triompher d’un mécanisme même inédit. Mais Grimm avait disparu du jour au lendemain, sans fournir la moindre explication et n’avait depuis donné aucune nouvelle. Peut-être avait-il été arrêté par la police, peut-être avait-il un jour transgressé sa règle d’or en entrant dans un appartement qui n’était pas inoccupé, peut-être avait-il trouvé là un habitant à la gâchette facile. Peut-être qu’au contraire il avait flairé un bon coup, une bonne affaire lui permettant de le dispenser définitivement de nouvelles effractions. Sans aucune nouvelle, Ludel s’en remettait au hasard d’hypothèses aussi farfelues qu’invérifiables.

 

Mais tout cela était loin, si loin. Les choses avaient changé et aujourd’hui c’est seul qu’il pénétrait dans les appartements laissés à l’abandon, non pour les vider, mais simplement pour y habiter. Ludel avait trouvé en la compagnie de Grimm un moyen de changer de vie, d’améliorer son ordinaire et surtout de quitter la rue et ses quartiers sordides et glauques. Il avait choisi de vivre différemment, et d’utiliser ce que le monde avait laissé. L’épidémie qui avait jadis décimé une bonne partie de la population avait causé un cafouillage sans précédent. Les listes d’état civils n’étaient plus à jour, des milliers d’appartements avaient été laissés à l’abandon, parfois même des immeubles entiers était dépourvus d’habitants. Faute de temps et de personnels en nombre suffisant, certaines entreprises continuaient à payer d’anciens salariés décédés, et des créanciers sans scrupule continuaient à prélever les comptes de ces débiteurs fantômes. Dans ce capharnaüm administratif, tout était brouillé, compliqué et défaillant. Ludel avait trouvé le moyen de profiter du désordre ambiant et de vivre au sein de la confusion. Depuis qu’il avait décidé de fuir, de remettre en cause les sages prescriptions de l’OMN et de vivre en marge de cette société endormie, il était passé par plusieurs phases plus ou moins glorieuses. De son emploi, de ses revenus confortables et de sa qualité d’époux épris, il avait connu ensuite la rue et ses galères, la précarité de l’existence dans la survie, la faim, la soif, le froid et la peur. Il avait dû faire face à toutes ces urgences qui n’ont de sens que pour ceux qui avaient partagé sa condition. Passer une bonne partie de la journée à chercher de quoi remplir un peu son estomac, trouver un endroit pour dormir le soir, si possible au sec et au chaud. Toutes ces longues journées qui défilaient sans avoir vraiment le temps de s’en rendre compte, parce qu’en permanence il était urgent de survivre. Chaque nouvelle journée était identique à la précédente. La rue était comme un casino dans lequel le quitte ou double était une règle incontournable. Chaque matin, il fallait remettre sa vie en jeu, et profiter d’un moment favorable pour y miser son existence toute entière. Réduire les risques de perdre était une obsession. Une erreur d’appréciation, un mauvais tirage, et les conséquences pouvaient être désastreuses.

 

Tout cela était loin, si loin. A présent, et grâce à son savoir-faire d’orfèvre, il crochetait les serrures des appartements oubliés de tous. Il emménageait dans ces meublés sans loyer, et vivait là tranquillement sans se soucier de son exclusion. Ce soir là, il espérait avoir trouvé une perle. Le joyau de sa quête, un appartement qui offrait toutes les possibilités de prolonger au maximum sa présence en ces lieux. L’idéal était de tomber sur une habitation autrefois occupé d’individus à présent décédés, un appartement pour lequel aucun héritier ne s’était manifesté, et dont les salaires des anciens occupants continuaient à être virés chaque début de mois, dans toute la régularité d’un métronome rythmant une macabre symphonie. Lorsque de telles occasions se présentaient, il suffisait bien souvent de fouiller un peu la chambre ou le salon et se plonger alors dans les papiers administratifs et au cœur des entrailles d’un disque dur pour y trouver des coordonnées bancaires, des cartes d’identité, et pourquoi pas, luxe parmi les luxes, un double des clefs de la porte d’entrée. Lorsque la chance était avec lui, et qu’il parvenait à réunir ce petit trésor, alors Ludel pouvait se laisser aller, et souffler un peu, le temps de réfléchir et de se reposer, au calme et au chaud. Cette fois, il était en vaine. Tout était réuni pour faire de cette habitation son nouveau domicile. Temporairement vautré sur son nouveau canapé, celui qui n’avait pas eu besoin d’être livré, il agitait même un peu se son triomphe, ces quelques clefs qui allaient lui permettre de vivre ici, dans un monde de fainéants certes, mais pas forcément de gens pressés. 

L’effraction n’avait pas laissé de traces sur la serrure et celle-ci fonctionnait encore parfaitement. Il n’y avait aucun bruit, aucun voisin ne semblait s’être manifesté, aucune alarme particulière ne s’était déclenchée, le calme était retentissant. Pourtant, Ludel savait qu’il valait mieux quitter les lieux rapidement et ne pas trop s’attarder. Parfois, l’appel d’un voisin inquiet avait pour conséquences de faire intervenir les services de police. En fonctions des urgences, ils pouvaient très bien débarquer plusieurs heures après le signalement d’un cambriolage. Avant de s’en retourner, Ludel procéda à quelques dernières vérifications d’usage. Eau, électricité, téléphone, équipements informatiques… Tout fonctionnait. Finalement, cet appartement semblait n’attendre que lui. Fièrement muni de son jeu de clef, il sortit de l’appartement, referma la porte à double tour et déposa sa petite touche personnelle, un fil de scellé presque invisible, petit révélateur connu de lui seul et qui lui permettrait dans un jour ou deux de revenir tranquillement pour vérifier que personne n’avait violer son nouveau temple. 

Ce soir, il fallait encore retourner dans l’ancien appartement, lui aussi à la serrure fracturée, mais dépourvu de tout confort. Ce soir, il fallait regagner peut-être une dernière fois le petit studio un peu miteux et fortement délabré, retourner se baigner dans les mauvaises odeurs, l'humidité et le froid, s'endormir à nouveau dans la pièce presque déserte où était entreposée ses rares affaires.

 

D’ailleurs il était temps de regrouper ses effets personnels, de remplir le sac à dos des petits objets rescapés de ses anciennes vies. Quelques vêtements dérobés par ci par-là, trop grands et souvent mal assortis, des chaussures usées par des heures de marches, débordantes de boue et enrobées de boulettes de caoutchouc, un nécessaire de toilette kitch et clinquant, trouvé il y a peu sur un chemin perdu, et un petit ordinateur de poche, vestige de sa première existence, dans lequel étaient stockés quelques uns de ses souvenirs, des tranches entières de son autre vie. Dans l’ascenseur, il se remémorait chacune des pièces de son futur logement, de cette perle sagement recherchée, et de tout ce qui constituerait une habitation digne de ce nom. Il revoyait son futur canapé, ce petit luxe inestimable et proprement merveilleux, dont le confort et la douceur étaient à l'opposé du vieux matelas éprouvé et sale sur lequel il s'allongeait chaque soir afin de trouver un peu de sommeil. C'était décidé. Demain, il déménagerait. Assez de temps passé dans la crasse, assez de cette vie misérable et minuscule. Demain, il changera de vie. Demain, il deviendra un autre, quelqu'un de ce monde, de recommandable et de généreux. Il s’endormit brutalement, assommé de rêves et de projets.

 

Aux abords de l'immeuble, tout était calme. Aucune agitation particulière ne venait troubler le lent ballet matinal des entrées-sorties de la porte principale. Sur le palier, il n'y avait aucun bruit particulier, aucun son qui aurait laissé penser que les appartements mitoyens étaient actuellement occupés. Devant la porte de l'appartement 263, Ludel constata que son fil de scellé n'était pas rompu et aucun signe n'indiquait que son effraction avait été signalée.  Il pouvait peut-être enfin se laisser aller à la décontraction, au soulagement et même carrément à la célébration. Il était temps de faire preuve de paresse, d'entrer dignement dans la classe des fainéants et des gens pressés. Il sortit alors le précieux sésame de sa poche. C'était si curieux de tenir cette clef, de posséder le pouvoir d'entrer dans cet appartement comme si c'était le sien, comme s'il avait toujours vécu ici, comme s'il était chez lui tout simplement. Debout face à la porte, en proie aux doutes, il hésita à entrer. Il était difficile de ne pas penser aux habitants qui avaient jadis occupés ces lieux, ceux qui étaient décédés prématurément, et dans la confusion, ceux dont personne n'avait eu le temps d'offrir de dignes funérailles. Non, ceux-là avaient certainement quitté ce monde dans la plus parfaite indifférence, dans l'oubli et l'anonymat. Entrer dans l'appartement n'allait pas effacer brutalement toutes ces émotions. Bien au contraire, prendre le temps à présent de comprendre tout le vécu de ces gens était absolument incontournable pour dissimuler au mieux son usurpation. Avant de vouloir se faire passer pour un lointain cousin qui avait été retrouvé par un notaire particulièrement opiniâtre et zélé, il fallait au préalable connaitre les éléments essentiels de l'histoire de cette famille, rendre les évènements cohérents et vraisemblables, au point de duper n'importe quel voisin, proche, ou ami.

 

Il aurait été plus agréable de confortablement s'installer dans cet inespéré meublé sans se préoccuper de toutes ces choses. Mais cela faisait déjà quelques mois que Ludel avait l'envie de ne plus vivre terré dans la nuit et dans le secret. Il était temps de profiter du monde différemment, et au grand jour. Ludel ne voulait plus de cette vie de terreur et de peur, de cette misère portée comme une honte et comme une croix. Le mensonge devait être cette fois brillant, élégant et raffiné. En travaillant au maximum son scénario, il pourrait rendre indubitable l'histoire la plus incroyable, s’offrant du même coup une vie sociale ajustée sur mesure. Trouver le parfait équilibre, juste ce qu'il faut de relation avec autrui et de solitude. C'était devenu pour lui un objectif essentiel, une juste quête. Depuis qu'il avait compris que la liberté était anachronique, il savait aussi que l'afficher était le meilleur moyen d'attirer toutes les convoitises en risquant de se faire rattraper par la politique de l'OMN. Les fuyards n'étaient pas des gens recommandables, et isolés du reste du monde ils vivaient regroupés au sein de petit groupes, dans de petites tribus aux rites et coutumes en décalage de la société bien-pensante. Ludel étouffait dans chacun des systèmes. La société officielle avait réduit la liberté à une peau du chagrin, depuis qu'il n'était plus possible de penser différemment et même tout simplement d'aimer librement. Dans l'underground, il y avait des choses tout aussi détestables. La violence comme expression hiérarchisante d'une organisation parallèle, la misère et la pauvreté jetées en pâtures aux plus faibles. Quelle formidable société alternative, et quel bel exemple bâclé. "Pour un monde plus juste et plus libre", belle revendication vidée de son sens par tous les abus et débordements de quelques grosses pointures de la pègre qui régnaient sur l'underground. Se fondre dans un moule insipide ou s'aliéner à de nouveaux tyrans, cette alternative stricte n'avait aucun sens pour Ludel. En lui permettant d'accéder au rang de spécialiste des serrures, Grimm lui avait offert un fabuleux cadeau, lui permettant de parvenir à une parfaite autonomie et vivre ainsi en marge, et même en marge de la marge. 

Saisissant les existences laissées à l'abandon, s'offrant des destins différents, et incarnant des vies imaginées, Ludel échappait à l'OMN et à l'underground. Dans la peau d'un commercial, d'un agent de changes, d'un informaticien il devenait réellement quelqu'un. Une imposture qui apportait un confort et une liberté proprement unique. Et finalement, parce qu'il était quelqu'un, tout en étant personne, il devenait vraiment lui-même, seul souverain de ses choix.

 

Il entrait dans la pièce principale, un peu comme lorsqu'on rentre chez soi après un long voyage et que l'on est conscient d'être chez soi mais en ayant oublié quelques anciens repères et bon nombre de mécanismes automatiques. Mais Ludel ne se sentait pas encore chez lui. Il fallait encore être prudent, et rester vigilant. Tant que le scénario ne serait pas construit, tant qu'il ne serait pas infaillible, et très largement éprouvé par toutes les questions envisageables, tant qu'il n'y aurait pas de quoi nourrir les curiosités avec suffisamment de petits détails pour ne pas laisser les interlocuteurs sur leur faim. Avant de parvenir à une cohérence suffisante, à un niveau probant de mensonges, il était nécessaire de se terrer encore pour quelques jours. A travers les documents de cette famille, il fallait maintenant comprendre leur histoire, leurs relations, posséder un maximum de détail sur leurs faits et gestes. Il fallait posséder leur histoire comme si c'était la sienne, pouvoir en parler avec autant de naturel que s'il s'agissait de sa propre famille, de cet air juste à mi-chemin entre le détaché et le concerné, mais suffisamment probant pour peindre de sourires compatissants les bouches des indiscrets. Pour parvenir à cet étonnant résultat, il n'y avait pas des centaines de méthodes. Celle de Ludel était simple et efficace, à la manière de ses techniques d'ouverture de serrures : rassembler toutes les informations disponibles, définir la meilleure voie, et s'y engouffrer alors en s'assurant de l'équilibre de tout l'ensemble. Dans cet appartement, il était à présent nécessaire de se plonger dans les archives, les albums photos, le disque dur de l'ordinateur familial, les classeurs débordant de paperasse, et s’emparer de toute l’histoire des ses anciens occupants.

L'ordinateur familial était la cible privilégiée de cette appropriation. Aucun mot de passe ne protégeait cette mémoire collective, il suffisait à Ludel de parcourir les différents répertoires de l'arborescence pour y puiser quelques prénoms, de petites histoires, des polices d'assurances. Un véritable travail de détective s'amorçait, méticuleux et exigeant, unique moyen de rendre l'usurpation parfaitement crédible. De très longues journées s'annonçaient...

 

 

Chapitre II

 

Elle ne se trouvait pas très belle ce matin là. Devant le miroir, ce juge intemporel nourri de toutes les exigences, elle faisait un peu pâle figure. Ni poudre, ni crème ne semblait parvenir à lisser cette mauvaise mine. Elle pestait d'avantage encore en constatant que certaines de ses potions secrètes restaient cette fois totalement inopérantes. La vieillesse n'épargnera jamais personne, pas même une trentenaire en pleine forme, se disait-elle. Un sourire à son reflet lui fit réaliser toute la sévérité de cette pensée. L'exagération outrancière de ce jugement allait amplifier d'avantage son sourire, et c'est un franc rire qui résonnait à présent dans la salle de bain. Un rire étrange, issu d'une exagération pour le moins insolite à cette heure, mais qui sur le fond portait les germes d'une vérité dramatiquement inéluctable. La vieillesse n'est pas l'apanage des vieux. Une vérité brute. Un rire étrange, tout à la fois grinçant et démesuré.

L'émergence de ce pessimisme matinal allait pourtant doucement s'anéantir. Une pince à cheveux posée d'un geste parfait entérinait définitivement ces sombres pensées. Les traits apaisés et la fantaisie marquée par ses cheveux rigoureusement en vrac marquaient le retour d'un sourire jovial. Son visage devenu épiphanie, elle empruntait à nouveau les chemins de l'optimisme. Subitement elle se trouvait belle, désirable, un brin envoûtante. Un charme discret ne vaut-il pas plus qu'une parfaite beauté portée comme un étendard ?

« Les femmes doivent être belles pour espérer trouver un mari. » Voilà ce qui occupait son esprit. Cette phrase qui paraissait si lointaine aujourd'hui, ces mots qu'elle avait lus dans un vieux cours dispensé aux jeunes filles d'après guerre, et qu'elle avait aussi entendus de la bouche de certaines personnes. Cela devait avoir un sens, au moins si l'on considérait le contexte historique et social comme intrinsèque à cet enseignement. Mais les choses avaient totalement changé. La beauté restait un atout, mais elle n'était plus aussi prépondérante. Les canons de beautés une fois modélisés perdent pour beaucoup de leurs mystères et par là même de leur importance.

La modélisation a cela de fascinant. Explorant les frontières de l'indicible, elle démystifie l'obscur pour rendre intelligible la plus étrange des sensations. Le désir, la beauté, l'amour, l'attirance, toutes ces choses que l'on croyait indéchiffrables avaient été posées simplement. Des équations, certes complexes, mais dont les mathématiques et la logique avaient percé ce mystérieux secret. Je suis jolie, pas forcément pour tous, mais au moins pour celui qui m'aime. Voilà qui simplifiait fortement les choses. Son père n'aurait pas aimé entendre cela. Lui qui avait poussé sa fille à l'excellence, à ne jamais se contenter d'un acquis et à repousser toujours plus loin la frontière du possible. Aussi, il est fort probable qu’il ne se souciait guère de la beauté. Seule la réussite sociale l'intéressait. Faire de bonnes études, obtenir les meilleurs diplômes, collectionner les mentions, et trouver le meilleur emploi. Voilà l'ambition d'un père qui aurait tout sacrifié pour sa fille. Un père austère et froid, obsédé par l'argent, la gloire et la réussite. Un homme frustré par sa condition, immigré biélorusse qui ressentait la méfiance dans le regard des autres comme une injustice, comme une insulte gratuite qui jamais ne cesserait. Un homme brisé dont l'amour pour sa fille allait être le bras armé de sa vengeance contre la société toute entière. « Plus tard, tu me remercieras » lui répondait-il à chacune de ses plaintes. « Il faut travailler pour exister, prouver sans cesse que l'on est le meilleur ». Des refrains qu'elle avait entendu des milliers de fois, des mots qui continuaient parfois à la guider un peu malgré elle, une ligne de conduite pesante mais dont le sens formait pour elle un repère précis. Est-ce qu'il aurait aimé que je sois belle, juste pour quelqu'un ? Avait-il un avis sur la beauté ? Sans doute aurait-il voulu que je sois la plus belle, comme il avait voulu que je sois la meilleure, la plus douée. Durant l'enfance de Ludmilla, on ne parlait pas de beauté, tout simplement. 

« Tu vas être en retard ma chérie... »

Elle aimait la voix de son mari. Une voix calme et posée, chaude et rassurante. C'était un homme doux et tendre. Le seul et l’unique. Le logiciel avait fonctionné à merveille et le profilage psychogénétique avait été parfaitement exécuté. L’application de nouveaux modèles mathématiques avait permis la résolution de l’équation complexe. Un système parfait et sans faille, l’œuvre de toute une légion de scientifiques, et plus particulièrement le fruit du travail acharné de toute son équipe avaient permis ce miracle. Aujourd’hui, deux simples clics suffisaient à unir les âmes sœurs. Le super calculateur ne se trompait jamais, et l’algorithme de rapprochement des individus fonctionnait dans une remarquable exactitude. L’extraction de son mari n’avait pas échappé à l’implacable logique. La première fois qu’elle l’avait rencontré, elle était instantanément tombée sous le charme de cet architecte. Il est vrai qu’elle avait profité de sa position dans l’organigramme de l’Organisation Mondiale des Naissances pour transgresser quelques interdits, en s’empressant notamment de parcourir frénétiquement toutes les données psychologiques le concernant. La science avait parlé et son verdict lui avait réservé quelques surprises. Car elle n’avait pas envisagé d’être séduite par un tel personnage. Trop matérialiste, bien trop loin de ses références et de ses goûts. Et pourtant. La magie avait opéré, vierge de tout artéfact, et la puissance de l’émotion de leurs premiers échanges,  intense et profonde, aurait fait mourir de jalousie un Baudelaire même au sommet de son art. 

Les premiers mois de leur relation furent si merveilleux qu’elle en gardait un souvenir vibrant, teinté d’une certaine nostalgie, parfois. Non que sa situation actuelle auprès de son mari ne lui convienne pas, bien au contraire, mais le frémissement initial du sentiment amoureux s’était lentement transformé. Le petit arbre dans son cœur, celui qui de ses branches hésitantes se laissait balloter par le souffle des surprises et des inattendus avait aujourd’hui l’assise d’un chêne, robuste et serein. L’amour serein, la confiance mutuelle et les projets de vie communs sont finalement plus décisifs et constructifs que l’envol des papillons amoureux pensait-elle. Et aujourd’hui, après plusieurs années de vie commune, elle se sentait heureuse, auprès de cet homme qui lui prêtait tant d’attentions et sur lequel elle pouvait comptait en toutes circonstances. La grande maison dessinée par son architecte de mari était bien pensée, pratique et formidablement fonctionnelle. Cela ne la rendait pas pour autant froide et anonyme, bien au contraire. Tout avait été aménagé dans le goût, dégageant de chaque pièce une chaleureuse convivialité.

« Oui, je me dépêche. Il faudrait que j’évite d’être en retard pour une fois, surtout avec cette réunion qui m’attend… » dit-elle en quittant la salle de bain. Dans le vestibule, elle s’empara de son sac et glissa ses dossiers sous le bras. Les minutes éparpillées rendirent rapide et bref le baiser qu’elle déposa sur les lèvres de son mari. Mais l’intensité du regard qu’il lui adressa durant une toute petite seconde suffit à la rendre profondément heureuse, totalement amoureuse.

 

C’est encore imprégnée de ce tendre regard qu’elle arriva ce matin au travail. Aux salutations d’usage se succédèrent les piles de documents entassés sur le coin de son bureau. L’heure de la réunion approchait, et c’est en soupirant qu’elle déposa en haut de la plus petite pile les dossiers qu’elles portaient sous le bras.

« Ludmilla, je crois que tu es attendue en réunion. » Voilà ce qu’elle ne voulait pourtant pas entendre. Ce matin, elle aurait aimé pouvoir s’asseoir un peu, se plonger dans ses dossiers, prendre un peu de temps pour lire les derniers rapports que lui soumettait les agences locales de l’OMN, parcourir les données de suivi des couples qui composaient l’échantillon représentatif de toute la population, et travailler surtout sur l’étude de ce nouveau mystère, l’inexplicable stérilité dont certaines femmes avaient été subitement atteintes. Mais cette réunion extraordinaire de tous les cadres de l’OMN ne devait pas être négligée. Tous les directeurs de département étaient invités à cette grande assemblée, car la direction souhaitait communiquer à cette occasion une série d’éléments particulièrement importants. C’est donc d’un pas décidé que Ludmilla se dirigea vers la salle de réunion, laissant les dossiers entassés sur son bureau comme autant d’invitations à un futur travail passionnant. La salle de réunion était déjà bien garnie, et le début de l’exposé semblait imminent. Les différents chefs de bureau s’étaient installés autour de la table ovale, et patientaient par de petites discussions qui ressemblaient parfois à des confessions feutrées, révélées à l’oreille d’un interlocuteur privilégié. En entrant dans l’arène, alors quelques regards s’attardaient sur elle, Ludmilla ressentit la légère tension qui parfumait l’atmosphère. Les sourires affichés semblaient parfois être retenus, légèrement crispés et teintés d’interrogations. Elle salua l’ensemble des convives, bises pour les plus proches, franche poignée de main pour les autres, puis s’installa devant le petit panneau qui portait son nom, flanqué de la prestigieuse dénomination se sa fonction de « Directrice du département recherche et développement ». Pendant qu’elle prenait place autour de cette table sans fin, et tout en s’interrogeant sur l’objet de cette réunion exceptionnelle en tout point, elle repensait à tout le travail accompli au cours de ces dernières années. L’épidémie définitivement enrayée par les découvertes décisives de son directeur de recherche, son ascension au sein de l’OMN grâce à ses recherches en psychologie et en génétique fondamentale, et tous les outils développés sur la base de ses travaux qui avaient permis d’assurer une continuité dans l’histoire de l’espèce humaine, une pérennité de la civilisation alors que tout laissait penser que l’extinction semblait inéluctable. C’était peut-être elle « la sauveuse de l’humanité » comme son mari parfois la surnommait, avec son air sérieux bien camouflé derrière toute la malice de ses yeux. Elle savait qu’elle avait fourni un travail remarquable, et que ce surnom affectueux et flatteur avait aussi un ancrage dans la réalité.

Le projet de redynamisation des naissances de l’OMN s’était largement appuyé sur ses travaux pour déployer sa politique. La touche personnelle de Ludmilla et de son équipe, le profilage psychogénétique, avait permis de rationaliser les unions et d’optimiser du même coup le renouvellement des générations. Les polémiques initiales, et notamment les reproches d’intrusion excessive dans l’intimité personnelle des individus formulés par quelques utopistes inconscients, avaient été réduites à néant tant l’efficacité de la politique de l’OMN avait éclaté aux yeux de tous. Une fois l’épidémie enrayée, la nostalgie ambiante et le souhait de retrouver au plus vite la société de consommation d’antan avaient été très fortement exprimés auprès des politiques de tous les pays. Lorsque la situation semblait désespérée pour bon nombre d’experts et de spécialistes, Ludmilla avait tout naturellement rallié le camp des optimistes, de ceux qui n’hésitèrent pas une seconde à se retrousser les manches pour ne pas voir la civilisation sombrer dans l’abîme. Sur fond d’une crise internationale sans précédent et prenant toute la mesure des menaces qui pesaient sur l’espèce humaine à très court terme, l’ambitieux programme de recensement des données psychologiques et génétiques de la population avait été voté à l’unanimité par les nations unies. La constitution d’un fichier exhaustif et le suivi psychologique rendu obligatoire pour tout individu avait permis de favoriser les unions en renforçant la solidité des liens amoureux au sein des couples ainsi formés. Qu’il était loin le temps des stupides tâtonnements amoureux, des peines de cœurs démesurément dépressives, des séparations houleuses et douloureuses, et de tous ces divorces irraisonnés et inutiles ! Les individus mis en relation par l’infaillible rationalité du logiciel de profilage avaient la certitude de s’investir dans une union à la hauteur de leurs ambitions respectives. L’engagement mutuel dans un projet de vie commun semblait couler de source tant l’évidence s’imposait d’elle-même. Le dosage parfait du sublime cocktail, l’équilibre délicat entre les ressemblances et les différences des individus, l’alchimie amoureuse des caractères complémentaires, tout cela élevait le rapprochement des âmes sœur au rang d’une cérémonie mystique, rendant l’amour personnalisé et individualisé à l’extrême, parfaitement optimisé dans l’espace et dans le temps.

Le contexte affectif et social ainsi synthétisé permettait aux individus de s’épanouir en toute sécurité, tout au long d’un parcours balisé, soigneusement dépourvu de tout risque et de toute menace. C’est dans cet espace que pouvaient s’exprimer tous les désirs, des plus sophistiqués aux plus instinctifs. La sérénité des couples formait les fondations de tout l’édifice à reconstruire. Les élans bâtisseurs des individus trouvaient là un terrain particulièrement fertile. S’investissant de différentes manières, chacun trouvait sa place au sein d’une économie dopée aux hormones de croissance, tirant la société vers un retour à la normale, vers la société de consommation actualisée en version 2.0. La main-d’œuvre faisait cruellement défaut, et les synergies constructives se heurtaient à un manque de moyens récurrent et insoluble. Pour revivre comme avant, pour retrouver la société dans son état d’avant l’épidémie, tout était à faire, tout était à reconstruire. Cette urgence s’était solidement ancrée dans chacune des ambitions individuelles, et l’attente affichée des citoyens n’avait d’égale que leur frustration à ne pas pouvoir profiter des fruits de la croissance, à ne pas pouvoir faire cesser la nostalgie des temps merveilleux, de cette sainte époque de prospérité où la consommation stimulait les offres concurrentes, où l’accumulation des biens et des services en tout genre procurait ce doux sentiment de richesse et de bonheur. Les politiques ne tardèrent pas à s’emparer de cette détresse diffuse et omniprésente. Véritable vecteur rassembleur et base idéale à la constitution d’une ascension vers le pouvoir, la réponse à ce défi allait constituer le principal enjeux des échéances électorales. Susciter l’adhésion du peuple sur ce thème constituerait avec certitude une avance décisive sur les autres programmes en lice.    

C’est la plus simple d’entre toutes qui s’imposa de toute son évidence.

C’était finalement, la seule solution envisageable, la seule réalisable, l’unique moyen de restaurer l’économie florissante et de répondre ainsi aux exigences des nostalgiques

 

Et chaque jour, inlassablement, l’OMN mettait ainsi tout son avoir à la disposition de l’humanité, offrant sa contribution au monde : le luxe d’un sur mesure affectif pour tous, la voie royale vers une natalité  

 

 

 

 

 

 

 

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