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Ce 25 juillet 2005, j’ai mis les pieds dans un endroit où les touristes ne vont jamais: les bateyes. D’ailleurs les Dominicains n’y vont pas non plus. Les bateyes sont comme des villes au milieu de la ville. C'est là que sont parqués, littéralement, les immigrés haïtiens et leurs enfants, et parfois même des Dominicains, au mépris de toutes les conventions internationales signées par le gouvernement dominicain, et même de sa propre constitution. Ou plus simplement au mépris du respect.


Le point commun entre tous les bateyes, c'est qu’ils sont fermés. Volontairement. Ceux qui y vivent ont le droit de travailler, mais c'est tout: il ne faut pas qu’ils soient vus, ni qu’ils réclament un vrai logement, ni un accès au soin ou à l’école pour leurs enfants, et surtout pas des papiers. Le Mr Hyde des Dominicains si doux par ailleurs s’exprime dans toute sa splendeur chez ces Haïtiens exploités jusqu’à la moelle. Dire que le racisme anti-noir est fort est un euphémisme : ils représentent ce à quoi les Dominicains ne veulent surtout pas être assimilés.

 

Voilà l’entrée du bateye, près de Santiago, où je me suis rendue: entree-bateye.jpg

Vous ne voyez pas ? Normal, c'est caché ! Pour entrer, il faudrait suivre la petite fille en blanc qui nous montrerait qu’il faut passer entre l’escalier accolé au colmado et le muret en béton, puis sous l’escalier, puis avancer encore de quelques mètres, montrer patte blanche aux « gardes » à l’entrée, qui sont en fait ceux qui préviennent les habitants du bateye lors des rafles, pour enfin découvrir ça:

Une trentaine de maisons en tôle prévues pour loger une personne chacune mais qui hébergent toutes des familles nombreuses. Sans eau courante, sans électricité, sans accès aux soins et à l'éducation, sans aide, sans argent, sans travail fixe, et sans papiers. Toutes les photos qui suivent ont été prises là-bas.                                                               

Le-bateye-de-Tamboril.jpg

                                              

 Les immigrés haïtiens présents sur le sol dominicain seraient  entre 500 000 et un million (chiffres de 2005 ou avant). Les Dominicains s’estiment lésés de devoir accueillir la « pire partie de l’exode haïtien ». Pourtant, l’économie du sucre, du bâtiment et une grande partie de l’agriculture seraient lourdement freinées sans eux. 

Des accords gouvernementaux entre Haïti et la République dominicaine ont commencé à être mis en place à partir de 1952. Ils s’agissait de recruter des travailleurs saisonniers car les champs de canne à sucre avaient besoin de beaucoup de main-d'œuvre pour être productifs. Souvent, ils étaient ensuite déportés de force quand on n’avait plus besoin d’eux ou qu’ils commençaient à prendre trop leurs marques en République dominicaine. Il existait un fort turn-over entre les différentes entreprises, pour éviter justement que ces travailleurs exigent des conditions de travail plus dignes.

Aujourd'hui, ces accords existent toujours et Haïti va encore mal: marasme gouvernemental, insécurité galopante, sans parler des ouragans, de la tuberculose qui fait un come-back, de la pauvreté… Le flux d’immigrants est important et le nombre de cartes d’identité distribuées reste infime. La première raison qui les pousse à partir semble être l’insécurité: ils partent pour rester en vie.

Un-homme-du-bateye.jpg

On ne peut même pas dire que le gouvernement dominicain ferme les yeux sur le problème. Il adhère visiblement à la thèse de « l’invasion pacifique », et la diffuse par une propagande anti-haïtienne qui rappelle d’autres époques et d’autres endroits. Toute discrimination raciale envers les Haïtiens est niée, c'est dire la schizophrénie qui hante le fond de l’âme dominicaine quant au voisin haïtien. On pouvait lire dans l’hebdomadaire Hoy, dans un article consacré à Haïti en juillet 2003, que « le grand problème haïtien ne peut pas être résolu aux dépens de la souveraineté dominicaine, de notre bien-être et notre intégrité en matière de sécurité, de subsistance et en tant que peuple ».

Et pourtant, la République dominicaine fait partie de l’ONU, a accepté la compétence de son Comité des Droits de l’homme, reconnu la compétence de la Cour interaméricaine des Droits de l’homme et ratifié tous les principaux traités internationaux et régionaux relatifs à la protection des Droits de l’homme. Tous ces trucs rassurants qui en l’occurrence ne protègent rien du tout. Il semblerait qu’Amnesty International soit passé par là en 2002 pour dénoncer la situation, et depuis, rien… 

Haitienne-dans-le-bateye.jpg

Néanmoins, les Dominicains, une fois passée la barrière du racisme, ne restent souvent pas insensibles au sort fait à ces émigrés qui sont parfois nés sur le sol dominicain (et qui devraient avoir la double nationalité haïtienne, mais qui n’ont rien) et à leur souffrance. Plusieurs ONG dominicaines ou dominico-haïtiennes effectuent un travail de fond, fin et efficace, sur le problème. Respect aussi pour tous ces hôpitaux (et notamment ceux situés en zone frontalière, qui Le seul point d'eau du bateyeont le moins d’argent) qui prennent en charge, alors qu’ils n’en ont pas le droit, des Haïtiens parfois très mal en point, qui viennent à dos d’âne, à l’arrière d’une camionnette ou par trafic d’ambulances de leur pays, et les enterrent parfois à leurs frais. 

Des milliers d’enfants nés de parents haïtiens en territoire dominicain sont apatrides. 70 % des mères d’un bateye près de Saint-Domingue, selon un sondage, ont peur d’aller dans un hôpital car elles craignent les mauvais traitements (également fréquents).

 

C'était bouleversant dans ce bateye. Je n’avais jamais vu une telle expression d’amertume sur le visage des gens, ni eu aussi mal au cœur en voyant des enfants affamés. Tout ce gâchis… Mais je n’avais jamais vu non plus un tel concentré de dignité, comme chez ce couple, qui arrivait à garder une certaine douceur. Je ne sais pas comment ils faisaient. Comme je ne voyais pas trop ce que je pouvais faire pour eux, j’ai pris pleins de photos.

Couple-de-Haitiens.jpg

 

Quelques interviews des personnes présentes ce jour-là (25 juillet 2005)

 

 

" Les Dominicains nous traitent comme des chiens. Il n’y a pas de justice pour nous. On est toujours coupables de tout. Notre gouvernement ne nous protège pas. J’ai ma famille en Haïti. Si je pouvais, j’y rentrerais. Je dois lui envoyer régulièrement de l’argent pour mes enfants. Je n’ai pas de papiers, mais même ceux qui en ont ne sont pas traités avec respect. Ils nous mettent dans des camions. Il n’y a pas de lois pour nous.

C'est très difficile d’avoir des papiers, même après avoir travaillé pendant 20 ans en République dominicaine. Quelquefois, les flics viennent ici, mais ce n’est jamais pour nous en donner. Amnesty International est venu le 12 juin de l’an dernier [2004]. J’ai bien des amis avocats, je leur ai demandé de l’aide. Mais je suis toujours ici. Aucun représentant de syndicats, ni du gouvernement dominicain, n’est jamais entré ici. Une fois, je suis allé voir un syndicat, et ils se sont cachés en me voyant arriver.

On gagne juste ce qu’il faut d’argent pour manger, 250 ou 300 pesos par jour. C'est un travail physique, très dur. Et on ne gagne rien les trois premiers mois. On a été embauchés sur contrat entre les deux gouvernements, mais on n’a pas de papiers. Et la justice haïtienne ne va pas nous aider. On revient souvent en Haïti. Ça nous manque beaucoup. Mais des personnes saines ne peuvent pas y vivre. Il n’y a aucune sécurité là-bas. On est bien traités aux Etats-Unis, au Vénézuela, et ailleurs dans le monde, mais les Dominicains ont une manière d’être particulière. Ils sont très différents de nous.


 

Est-ce que vous êtes heureux ?

Non, je ne suis pas heureux. Mais j’aime la vie. Je voudrais que la situation de Haïti s’améliore, je voudrais avoir du travail, un bon gouvernement. La République dominicaine se développe, alors pourquoi pas notre pays ? Il y a aussi des personnes cultivées en Haïti.

 

Que pensez-vous des élections ?

On ne sait pas qui seront les candidats, ni s’il y aura des partis.

 

Vous allez voter ?

Pour ça, je devrais revenir en Haïti. La République dominicaine ne va pas mettre de bureaux de vote en place pour nous. Mais j’ai 38 ans et 4 enfants, et je dois aussi aider mes parents !"

 

 

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