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Ces interviews ont été réalisées pendant mon stage à La Vanguardia (quotidien de Barcelone, en Espagne) en été 2007. Je les ai faites avec des journalistes de toutes les sections du journal et de divers statuts.
Les portraits à l'aquarelle servaient à motiver les journalistes pour qu'ils se laissent interviewer et me parlent de leur métier. L'ensemble a ensuite constitué un support pour mon rapport de stage. 



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Santiago Fondevila, rédacteur, section Culture, spécialiste de théâtre
(Anciennement rédacteur en chef de la partie « spectacle » du journal).
 
Depuis combien de temps travaillles-tu à La Vanguardia et qu’y fais-tu ?
 
Depuis trop longtemps : 25 ans. Je fais des interviews, des chroniques, des critiques et de l’info en rapport avec le monde du théâtre. À l’avenir, je pourrais éventuellement me consacrer à la politique culturelle.
 
Comment vois-tu ton travail de journaliste ?
 
Comme un travail dans une entreprise, avec sa routine et ses mécanismes. Un travail qui a une influence sur mon mode de vie, mais un travail intéressant et très agréable quant aux relations que j’entretiens.
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entré dans la rédaction de La Vanguardia ?
 
J’ai fait des études de journalisme et de droit, et ai été beaucoup de choses avant de devenir journaliste : entre autres, avocat et reporter de ciné free-lance. Cette dernière expérience m’a donné l’opportunité d’entrer à La Vanguardia. Je pensais au départ que c’était pour une courte durée.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Chacun a sa technique. Moi, je vomis mes articles : j’écris compulsivement, sans m’arrêter, parce que ma pensée va plus vite que mes mains. C’est pour cela que mon premier jet est plein de fautes de frappe. Mon rêve serait que je parle et que l’ordinateur se mette à écrire en même temps. Je réfléchis toujours beaucoup avant d’écrire. Je cherche toujours une accroche, une manière de présenter les choses, de me tourner vers le lecteur. Cette accroche, je la trouve parfois, parfois pas. A partir de là, je me mets à écrire. Et, par ailleurs, j’alimente mes connaissances, en lisant, en allant au théâtre, etc.
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Oui. Mais bon, on a des problèmes dans toutes les professions. Moi, je ne leur donne pas trop d’importance, parce que les problèmes spécifiques au journalisme ont tendance à rendre le journaliste servile. D’ailleurs j’ai plus vu de problèmes exister que je n’en ai eu personnellement, d’autant plus que le territoire sur lequel je travaille n’est pas aussi conflictuel que d’autres.
Je dirais qu’il y a deux genres de problèmes dans ce métier: à l’intérieur de l’entreprise, car un quotidien est également une entreprise, qui produit un produit très spécifique, incarnant ses propres conditions d’existence. La valeur ajoutée de ce produit, le journal, est impalpable ; car il s’agit de la connaissance et de la manière de la communiquer.
Et à l’extérieur de l’entreprise, car depuis que les entreprises journalistiques sont la propriété de multinationales présentes dans d’autres secteurs de consommation, le journal est devenu un produit parmi d’autres pour les entrepreneurs, comme des couteaux ou des bananes. Cela a tendance à créer des moules, rigides, de la production de l’information.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
J’imagine que oui. Mais elle aurait sans doute changé avec n’importe quelle autre profession. Parce que ma vision du monde vient des choses que je vois, que j’observe, et je vois des situations très problématiques dans d’autres secteurs que celui du théâtre. Elles ne me concernent pas directement, mais je suis très engagé dans des mouvements sociaux, le conseil professionnel, etc.
Malheureusement, la vision du monde amène à assumer l’absurdité collective et individuelle, qu’on ne peut pas changer et qui fait partie des ciments du monde dans lequel nous vivons. Vivre, c’est connaître, et la connaissance me rend amer. Je voudrais, comme Faust, savoir moins pour vivre un peu plus.
La connaissance donne donc un certain scepticisme au regard sur le monde. Et mon regard sur le monde, bien sûr, a changé.
 
Peut-être aussi avec l’âge ?
 
Oui, aussi, mais je ne crois pas que l’âge aie eu autant d’influence que les faits extérieurs. Parce que le regard sur l’extérieur et le regard vers l’intérieur sont deux choses différentes. Quand on est jeune, on a moins d’éléments de jugement, ou de connaissances sur les pièges utilisés par la société pour que le système puisse continuer à fonctionner : par exemple, pour construire, il faut détruire. Avec l’âge, en gros, on gagne en informations.
 
D’autres commentaires ?
 
Ce fut un plaisir de te connaître !

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Depuis combien de temps travaillles-tu à La Vanguardia ?
 
Depuis 21 ans.
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entré dans la rédaction de La Vanguardia ?
 
J’ai fait des études de sciences de l’information, de philosophie et de lettres, avec une spécialité en histoire contemporaine. J’ai aussi étudié l’art et les « Humanidades ». J’ai toujours eu le plus grand respect pour les artistes. Mais je n’étais pas un bon étudiant. Je suis entré ici après avoir travaillé au Periódico de Catalunya pendant 5-6 ans, suite à une mutation de mon chef que j’ai suivi un an plus tard. J’ai été journaliste économique à La Vanguardia pendant 13-14 ans, spécialisé en microéconomie, en entreprises et en gestion ; et depuis 8 ans, je me suis orienté vers le marché de l’art et de l’immobilier de luxe (les maisons de charme). Je suis un marquis et ce thème m’a toujours intéressé. Aujourd’hui, je suis chargé de coordonner la page qui sort le dimanche dans le supplément « Dinero » et qui porte là-dessus.

 

L’opinion de Jordi Palarea sur...les suppléments du dimanche
 
« Le supplément dominical est pensé pour le lecteur occasionnel, ou pour celui qui n’achète le journal que le dimanche et pas les autres jours. L’édition du dimanche de La Vanguardia  traite l’information avec plus de profondeur, de qualité et d’illustrations que les éditions de la semaine. Elle est accompagnée de toutes sortes de suppléments,  sous forme d’encarts  magazines en couleur et riches en illustration, en format A4, ou A3, imprimés sur du papier de qualité. Ils abordent en alternance différents thèmes transversaux : les voyages, l’argent, les loisirs, le luxe, l’automobile, le marché du travail, les tendances, les gadgets, etc.
Je sais qu’en France les quotidiens se vendent mieux car les Français les lisent plus que les Espagnols, mais j’ai remarqué qu’il n’y a pratiquement pas de presse le dimanche. En Espagne, au contraire, il y a peut-être moins de ventes la semaine, mais beaucoup plus le dimanche. C’est le jour où les lecteurs occasionnels achètent un, voire plusieurs journaux pour les suppléments. La Vanguardia est le plus gros journal de Catalogne,  beaucoup de lecteurs l’achètent donc le dimanche pour chercher un travail ou une maison, une voiture dans la région.
Les suppléments du dimanche sont une formule qui a déjà plusieurs années en Espagne, et qui ne cesse de progresser. L’offre de la presse écrite espagnole est particulièrement vaste le dimanche, il y a de la concurrence entre les quotidiens.
Je crois qu’à l’avenir, les quotidiens espagnols et européens compteront de plus en plus de suppléments spécialisés. Car la presse écrite n’a pas d’autre choix que se rénover pour ne pas disparaître face à la concurrence des nouveaux médias. Au dernier Congrès des Editeurs en Espagne, on a vu que c’était possible : la tendance à la baisse de la presse écrite a été corrigée. On la lit de nouveau, elle cohabitera donc avec la presse électronique. Mais il faut désormais se rénover en permanence, inventer de nouvelles formules susceptibles d’intéresser les lecteurs, s’aider des nouvelles technologies pour mieux dessiner, mieux maquetter, etc.
Les choses ne sont plus comme avant. Un produit ne peut plus rester identique pendant 10 ans. Maintenant, je crois qu’il faut un changement de maquette et de contenu tous les 4-5 ans, il faut s’inscrire dans le changement permanent. »
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Dans cette page dont je t’ai parlé, je dois surtout faire un travail de coordination et de production : dessiner la page, travailler en équipe. Et pour ce qui est de mon article, je m’occupe de trouver une maison. Tous les lundis, je voyage à travers la Catalogne pour chercher, via des particuliers ou des agences immobilières, une maison qui soit attractive. Je la visite, je prends des notes, un photographe en fait des photos, et ensuite je me documente, je cherche si la maison a une histoire ou une architecture particulière, et puis j’écris mon article. Depuis un an, le vendredi, j’écris depuis chez moi où je suis plus tranquille.
Cette page est née de l’initiative des responsables de la rubrique économie lors de la création du supplément dominical « Dinero » [argent]. Un an après sa création, j’en ai été le responsable. Pendant la semaine, je rédige donc des articles économiques pour l’édition normale du journal, et le vendredi, je prépare la page du dimanche. J’essaye de la boucler avant le week-end. Les prototypes sont imprimés dans la nuit, et le dimanche, elle sort dans le supplément.
 
Ça fait longtemps qu’il y a le supplément « Dinero » à La Vanguardia ?
 
Avant, il y avait un autre supplément en N&B qui s’appelait « Economía y Negocios » [économie et affaires]; et celui-ci, plus étoffé et en couleur, existe depuis 8 ans.
 
 As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Oui, c’est impossible de ne pas en avoir dans ce métier. Je n’ai pas été jusqu’à subir des menaces de mort, mais j’ai reçu des pressions, surtout quand j’écrivais sur l’économie : des pressions pour lire l’article avant sa parution, ce que nous ne permettons pas, et des pressions de gens qui n’aimaient pas ce que j’écrivais sur eux. Beaucoup de gens pensent parfois qu’écrire, c’est faire de la pub pour quelqu’un ou quelque chose, et quand tu es objectif il y en a pleins à qui ça ne plaît pas et là oui, j’ai eu des problèmes.
Aujourd’hui, j’ai des mini-pressions sans importance (mails, téléphone, notes) de gens qui veulent apparaître dans ma page : les propriétaires des maisons ne payent rien pour mes articles, c’est moi qui les choisis ; c’est un service au lecteur. Sinon, ils devraient payer très cher. En 8 ans d’existence, cette page a rencontré un certain succès, et maintenant tout le monde veut un article. Mais l’espace est limité, ce supplément ne sort qu’une fois par semaine et il n’y a que 52 semaines dans l’année. Donc 52 maisons. Donc les maisons, même chères, qui manquent de personnalité, je les exclue. Si j’ai un doute, je consulte mes collègues, pour être objectif. Une maison peut coûter 700 000 euros et avoir beaucoup de charme, ou 2 millions d’euros et être laide ou kitsch.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
Oui, depuis 30 ans que je travaille dans le journalisme, à la différence du lecteur normal, je vois l’envers des choses, leur « côté sombre », et notamment la manière dont s’imbriquent les intérêts politiques et économiques. Parfois, ce sont des rumeurs, parfois je sais que ce sont des faits avérés, que je ne peux pas publier. Mais dans le fond je suis plus conscient du fait que tout est une lutte de pouvoir, économique ou politique. Quant on est plus jeune, on croit en la politique et on est idéaliste. C’est nécessaire. Avec l’âge, on se rend compte que ses idéaux ne correspondent pas à la réalité, et ce d’autant plus si on est journaliste. Mais bon, il faut croire, et puis je suis conscient que grâce à la presse, la démocratie existe. Sinon... si la presse disparaissait un jour, nous nous retrouverions avec une tyrannie économique et/ou politique. De nos jours, les tyrannies sont surtout économiques.
 
Te considères-tu donc comme un homme de pouvoir ?
 
Non, pas du tout. Je n’ai jamais cru avoir le pouvoir du journaliste. Certains en ont, peuvent changer les choses grâce à un article, mais la majorité des journalistes pensent avoir du pouvoir... et non. Celle qui a le pouvoir, c’est l’entreprise journalistique (le Grupo Godó). Cela dit, parfois, aux Etats-Unis par exemple, dans le cas Watergate, certains journalistes, avec l’appui de leur journal, ont réussi à renverser un prédisent. Mais je ne l’ai pas vu en Europe, où il faudrait plus d’un journal pour arriver au même résultat.
Dans tous les cas, il est très difficile qu’un journaliste, sans l’appui de son journal et de ses collègues, ait du pouvoir. Le pouvoir du journaliste est très relatif, et il le sera de plus en plus à l’avenir car les médias font l’objet de transactions. Le capital contrôle donc la masse, cf. Murdoch qui achète des journaux et joue avec les pouvoirs politiques à travers eux.
 
D’autres commentaires ?
 
Non.
 
Merci !

Lluis Bonet Mójica, rédacteur, section Culture, spécialiste de cinéma
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entré dans la rédaction de La Vanguardia ?
 
J’ai fait mon service militaire, obligatoire, en même temps que mes études : les milices, plus pratiques pour un universitaire. Mon parcours était celui (simplifié) d’avocat du travail. J’étais marié, et j’ai commencé à être journaliste en 1973, avec un article hebdomadaire pour La Vanguardia sur le cinéma. Vers 1975-76, je suis entré dans le département presse d’une entreprise discographique, et je faisais les deux en parallèle. En 79, je suis finalement entré dans la rédaction, dans la section Spectacles, où nous n’étions que deux : la rédactrice en chef et moi. Santi n’était pas encore là. Je suis, depuis, le spécialiste du cinéma à La Vanguardia.
Journaliste de ciné, c’est un métier qui me plaît beaucoup. A moins que le ciné ne soit une excuse et que le journalisme me plaise beaucoup. J’ai accumulé deux agendas pleins de contacts de gens du cinéma. J’ai rencontré pleins d’acteurs et de réalisateurs mythiques. J’ai toujours aimé le journalisme : faire des interviews, préparer des reportages... ce qui serait ennuyeux ce serait de ne faire que de la critique de cinéma. En Espagne, la critique de ciné a été très influencée par les auteurs français : les Cahiers, Positif... mais moi, j’aime le journalisme vivant. Je fais toujours des interviews.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Il y a quelques trucs à apprendre. Et ce d’autant plus qu’avant, on pouvait interviewer un paquet de gens très intéressants en une matinée alors qu’aujourd’hui, un film est présenté en cinq minutes dans une conférence de presse, collective, sans débat... quelque chose s’est perdu.
Le premier truc, c’est de bien préparer ses interviews. Moi, j’ai constitué mes archives personnelles, j’ai mes dossiers à la maison, et maintenant quand je fais mes interviews je ne coupe presque plus rien. Et puis je peux désormais trouver mes informations sur Internet.
Deuxième truc : quand je commence une interview, il se peut que je pose une question qui ne figurera pas dans le journal parce qu’elle n’intéresse pas le lecteur. Mais grâce à elle, l’interviewé(e) aura la satisfaction de se rendre compte que j’ai étudié sa vie, que je sais un peu qui il ou elle est, et saura que je ne suis pas un imbécile qui vient les mains dans les poches. La préparation est donc très importante, et moi j’aime bien la faire. Il peut arriver que lorsque tu prépares un reportage, tu collectes une montagne d’informations dont tu vas n’utiliser qu’une toute petite partie au final.
Mais d’autres fois, il vaut mieux partir vierge à l’interview, sans s’être renseigné auparavant. En se disant : je trouverai les questions au cours de l’interview et je verrai. Ça marche aussi. Mais bon, être documenté reste important. Lors des conférences de presse, on voit parfois de pénibles scènes de journalistes qui demandent presque : « et le film, il parle de quoi ? ».
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Non, pas de gros problèmes : j’ai fait mes débuts dans cette profession sous Franco, mais La Vanguardia, pendant la transition, ne m’a jamais coupé une seule ligne. Il faut dire qu’à cette époque, les journalistes exerçaient un peu l’autocensure. Les critiques de ciné, à part celles d’un journal madrilène, étaient très mauvaises : à les lire, tous les films étaient géniaux. Cela dit, si tu voulais dire un truc, tu le disais. Les sections culture et cinéma de La Vanguardia n’étaient donc pas neutres, et le journal était dirigé par un franquiste –Antonio Martínez Tomás- déjà âgé. On dit aussi qu’il a contribué à ce que La Vanguardia ne soit pas saisie par le pouvoir pendant la guerre civile (et elle l’a pourtant été pendant un an).
A cette époque, il y avait une femme directrice, qui était aussi critique de ciné, et elle écrivait sous un pseudonyme masculin: à l’époque, on ne pouvait pas concevoir qu’une femme puisse être critique de ciné ni directrice. Ensuite, elle a été capturée ( ?).
A la mort de Franco, la censure a disparu, la presse a commencé à s’ouvrir, et le ciné érotique est apparu. Pas porno, érotique. C’était un commerce fastueux. J’ai dû aller voir des films infâmes, tous nordiques, en plus.
Quand le rédacteur en chef (de la culture) a pris sa retraite, j’ai pu prendre sa place.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
Etre journaliste rend un peu cynique. Enfin, ça te donne une perspective. Mais tu gardes un certain substrat des idées de ta jeunesse. Moi, je n’aurais jamais cru voir un jour en Espagne des partis politiques, des votes ! Ça avait l’air impossible. Et pourtant, en trente ans, tu te dis eh ben...
Et puis, la proximité de la France a fait que sous Franco, j’ai découvert « les Temps modernes » et « le Dictateur » dans les salles de Céret ou de Perpignan. Les cinés du sud-ouest de la France étaient pleins d’Espagnols qui allaient faire « du tourisme sexuel », comme l’avait écrit un journaliste, parce qu’ils allaient voir « Le dernier tango à Paris », ou des choses dans ce style. Il y avait quelques tous petits comités de projections clandestins ici, mais bon, ça n’allait pas bien loin... J’achetais aussi des livres à Paris et les faisais passer sous le manteau. C’était interdit, mais pas très dangereux.
En cela, l’influence de la culture française a été très importante pour nous. La Nouvelle Vague, par exemple,nous a tous marqués.
 
D’autres commentaires ?
 
Non, à part que le journalisme est une profession comme la vie, comme la politique : c’est une tromperie progressive. Mais à moi il me reste de l’espoir, des fois je me dis que je vais écrire sur un thème et je le fais, tandis que d’autres ne disent rien, ne proposent rien, font ce qu’on leur demande et voilà, ils sont tranquilles.
 
Il y a encore des choses qui te surprennent ?
 
Oui, même en ciné. La capacité à être surpris, c’est une des conditions de base du journalisme, en plus de la curiosité. Je la maintiens, peut-être pas autant qu’un jeune, mais je la maintiens.
 
Merci.

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Rosa María Piñol, rédactrice, section culture, spécialiste en littérature catalane
 
Depuis combien de temps travaillles-tu à La Vanguardia ?
 
Je travaille dans la section culture et suis spécialisée en littérature catalane depuis le jour où je suis entrée ici, en décembre 1983 : 23 ans.
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entrée dans la rédaction de La Vanguardia ?
 
J’ai étudié le journalisme, et, une fois terminé, la philologie espagnole. Je faisais à la fois des études de langue et de littérature.
Mon poste à La Vanguardia n’a pas été mon premier travail... Mon premier poste, je l’ai eu avant même de commencer mes études de journalisme (mais j’avais déjà l’intuition que c’était ce que je voulais faire), à 18 ans : c’était comme secrétaire de rédaction dans une revue infantile.
Ensuite, mon premier poste en tant que journaliste a été dans un quotidien : le Diario femenino. Mais il ne faut pas s’y tromper, il ne s’agissait pas d’une revue féminine, sinon d’une revue faisant partie de ce que nous appellerions aujourd’hui « la presse rose » : de l’info sur les rois, les princesses, les acteurs, mais il y avait aussi une partie politique, et d’autres choses. J’y ai travaillé pendant 5-6 ans, et ma première tâche a été très curieuse : je devais inventer et écrire toutes les lettres au directeur parce qu’il n’en recevait aucune. Je faisais ça avec sa complicité, évidemment. C’était quelque chose d’assez rare, dû à l’époque et au ton du magazine. Les journaux « normaux », eux, recevaient des lettres. J’inventais aussi l’horoscope et les articles d’astrologie, bien que je n’y connaisse rien.
De toutes manières, cette pratique des lettres au directeur, la possibilité d’exprimer massivement son opinion, sont devenues une mode plus tard. Et c’est surtout à La Vanguardia que cette pratique a eu du succès. Nous recevons énormément de courrier (réel, lui) des lecteurs. La Vanguardia a 125 ans et ses générations de fidèles lecteurs, qui se sont tranmis de père en fils l’habitude de lire le journal, et chez qui il a toujours été. Une bonne partie d’entre eux appartient à la bourgeoisie barcelonaise, et ce sont des gens assez impliqués dans la vie de la ville. Ils aiment s’exprimer et La Vanguardia leur donne cette opportunité. C’est le journal qui leur donne le plus de place. En plus, il y aura encore plus de place pour le courrier des lecteurs avec la nouvelle maquette en septembre, car nous en recevons de très gros volumes. Il y a un service interne qui lui est spécialement dédié, qui lit toutes les lettres et les sélectionne. 
 
Mais quel genre de lettres écrivais-tu ?
 
Je faisais des lettres de tous les types. Je me souviens qu’il y avait eu par exemple une polémique, à l’époque, sur de nouvelles poupées qui avaient un sexe. Sinon, j’écrivais sur des thèmes citoyens.
Ensuite, ce journal a été racheté par une autre entreprise et est devenu, pendant quelques années, un journal très important à Barcelone, qui s’appelait « El mundo diario ».C’était un journal progressiste, essentiellement lu par les étudiants et la classe ouvrière.
J’ai fait un peu de tout là-bas, des critiques de télé aux infos sur les taxis. C’est dans ce journal que s’est créée, en 1973-1974, la première page en catalan de la presse de Barcelone. C’était un journal en castillan, mais avec une page quotidienne en catalan qui traitait de culture et de reportages sur la vie citoyenne. Nous avions la collaboration d’auteurs catalophones connus. Cette page s’appelait Catalunya en dins, « la Catalogne vue de l’intérieur ». Pour l’époque, c’était insolite : sous le franquisme, le catalan était interdit, et les Catalans persécutés. Mais là, Franco était sur le point de mourir. Il s’agissait néanmoins d’une page pionnière et sa responsable, c’était moi. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai ensuite été recrutée par le journal Avui, qui, lui, était en catalan et est apparu en 1976.
J’y ai travaillé pendant environ 7 ans. Je m’occupais des infos sur la vie étudiante, puis sur la vie de Barcelone, puis, enfin, de culture. Depuis, je n’ai pas fait autre chose. Je me suis beaucoup impliquée.
En décembre 1983, je suis entrée à La Vanguardia qui m’avait contactée pour former une nouvelle section culture. Le jour où je suis entrée, Llátzer Moix aussi est arrivé.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Eh bien... c’est déjà devenu très automatique. L’ordinateur est un instrument qui conditionne plus la rédaction que la machine à écrire. Mais tu t’habitues à devoir t’encastrer dans un espace réduit, à avoir un certain nombre de lignes.
A « Avui », j’ai eu un chef qui m’a appris à écrire en tout premier le titre. C’est ce que je fais depuis : j’écris le titre, et puis je suis le fil conducteur, en essayant de donner de l’importance aux mots du titre. Quand tu as passé, comme moi, 30 ans à écrire, il n’y a pas de grands secrets.
Par exemple, je n’enregistre jamais les interviews ; ça donne trop de travail par la suite pour tout réécouter, sélectionner, etc. En plus, nous avons très peu d’espace pour écrire. Et puis, avec l’expérience, tu sélectionnes en écoutant la personne et ne notes que ce qui te paraît important. Automatiquement, le texte est réduit. Mais j’avoue que même en tant que vétérante, il y a encore des informations que j’ai du mal à rédiger.
 
undefinedTu innoves donc parfois ?
 
 Je ne sais pas. Peut-être.
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Ici, mes problèmes de mémoire peuvent intervenir, mais je ne crois pas. Je ne me considère pas comme une journaliste agressive, pas comme d’autres qui sont très incisifs, qui veulent avoir des infos sur les thèmes les plus polémiques ou sanglants. Mais c’est peut-être aussi parce que la culture est un secteur pépère, sans délation.
Bon, parfois, j’ai reçu des lettres de corrections, mais c’est tout.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
Euh... c’est très philosophique comme question. Je ne sais que dire... mais je ne crois pas. J’ai eu de la chance de travailler dans quelque chose qui me plaît. J’ai été enrichie par le contact avec mes collègues, mes interviews. C’est un métier qui possède sa part de routine, de fatigue, mais en général, il est agréable. Si j’avais fait un autre métier, je crois que j’aurais eu la même vision du monde.
 
Autres commentaires ?
 
Non.
 
Merci !


ALBERT GIMENO, rédacteur en chef de la section « vivir »
 
Depuis combien de temps travaillles-tu à La Vanguardia ?
 
Je travaille depuis presque 14 ans à La Vanguardia. J’ai été dans plusieurs sections à l’intérieur du journal : j’ai commencé en économie, ensuite je suis allé en société, puis sports, et enfin dans cette section, Vivir. Ma spécialité était l’économie au début, mais j’ai toujours aimé changer et faire de nouvelles choses. Et puis les questions sociales m’intéressaient beaucoup. En économie, je m’occupais surtout des sujets d’économie du travail, de conflits entre entreprises et syndicats. Ensuite je suis arrivé en Société, et j’étais le reporter des évènements terroristes, de thèmes très durs, mais très vivants aussi, et très intéressants. En sports, j’étais déjà chef de section (nº2), et puis on m’a envoyé à Vivir comme rédacteur en chef (nº1). Ce sont deux fonctions complètement différentes.
Je crois que « Vivir » est une des meilleures sections dans lesquelles on peut travailler dans un journal. Parce que c’est une section locale : il faut faire beaucoup de terrain, « inventer » des thèmes qui concernent le citoyen... et tu peux t’éloigner un peu du journalisme plus ennuyeux des conférences de presse, des chemins battus. Tout ce qui se passe à Barcelone et en Catalogne peut terminer dans ma section. Mais nous faisons un peu aussi de tendances, et des thèmes plus surprenants, qui ne sortiraient pas dans une conférence de presse mais que nous pouvons forcer. Nous créons des thèmes, comme par exemple celui du moustique-tigre, qui peut être une information petite, mais si tu la travailles bien et que tu parles avec les habitants de tous les villages où on se préoccupe du sujet, eh bien ça peut être un thème intéressant.
Une autre fois, nous ouvrions nos pages par un reportage sur une personne qui vendait un appartement de 8 m: c’est un cas concret. Mais on peut l’extrapoler, en faire quelque chose de très journalistique. Nous avons ensuite fait beaucoup d’expériences propres. Par exemple, j’ai envoyé mon équipe prendre des bières l’après-midi et le soir sur la Rambla et nous avons ouvert la section sur un reportage prouvant qu’on ne pouvait pas commander moins d’un demi-litre de bière dans les bars de la Rambla. Ce genre de sujet ne ressort pas dans une conférence de presse, c’est toi qui montes l’information. Et voilà ce que Vivir a d’intéressant. Bien sûr, nous couvrons aussi les infos habituelles : un terrible retard de Renfe, un qui entraîne un effondrement du service des transports, évidemment, nous le publions. Ça nous intéresse aussi. L’année dernière, quand quatre immeubles se sont écroulés dans le Carmel suite à des travaux dans le métro, il y a eu un reportage. C’est une information dure, mais habituelle, qui devait apparaître dans Vivir.
Nous touchons un peu à tout. Nous créons des thèmes aussi bien que nous rendons les infos habituelles. Et toujours avec une focalisation sur le citoyen, en pensant à lui. Nous devons nous mettre de son côté, pas de celui des administrations. Nous nous faisons donc un peu l’avocat du citoyen en couvrant des thématiques de consommation, etc ; bref, des thèmes qui touchent le citoyen. Et la meilleure enquête est celle que tu peux faire, toi, à la première personne.
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entré dans la rédaction de La Vanguardia ?
 
J’ai étudié le journalisme. Je venais d’autres journaux : El Diário de Barcelona, El Periódico de Catalunya, et El Punt diári, journal localde Gérone. La Vanguardia est venue me chercher quand j’étais au Periódico de Catalunya, l’autre grand quotidien de Barcelone, et je suis venu. Et il y a de cela presque 14 ans. En tout, j’ai 24 ans de métier derrière moi.
Mais les meilleures études, en journalisme, je crois que c’est l’expérience. L’idéal serait de faire d’autres études et de devenir ensuite journaliste via la pratique. Moi, par exemple, j’ai beaucoup appris en économie quand j’étais dans cette section, parce que j’ai été obligé de m’instruire, presque autant que les spécialistes.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Avec des critères journalistiques. Mais maintenant, en tant que rédacteur en chef, je rédige peu. Je fais plus des colonnes d’opinion que des reportages informatifs. Le secret, c’est d’écrire aux gens d’une manière amène et directe ce que tu veux leur raconter. Et surtout, de bien choisir ce que tu veux leur raconter. Parfois, les journalistes des médias écrits peuvent se perdre en expliquant les infos d’une manière conventionnelle, alors qu’il vaudrait mieux aller dans le détail, dans ce qui touche les gens, pour capter leur intérêt. Et par ailleurs, utiliser un cadre journalistique : écrire bien. Simplement, mais dans une langue riche. C’est vraiment ça le plus difficile. Il y a des conventions à suivre, d’autres non, mais il faut apporter quelque chose de personnel, un peu d’âme. Il faut réunir l’âme et le journalisme. Nous ne faisons ni un livre, ni une dépêche d’agence de presse, mais quelque chose de mixte, entre les deux. Ce n’est pas seulement de la littérature, mais pas non plus seulement un langage journalistique plat. Il faut un peu de langage journalisitique, mais bien enrichi.
 
Et pour les interviews ?
 
Pour les interviews, il faut surtout savoir ce que tu veux demander à quelqu’un, où tu veux en venir et comment tirer des gens des déclarations. Mais les interviews sont, de l’ensemble de notre travail, les plus éloignées du journalisme. Le travail, tu l’as fait pendant l’interview. Il ne reste plus qu’à transcrire et mettre en forme le texte. Le travail journalistique de l’interview, ce sont les questions, et comment cerner le personnage pour prendre le meilleur de ce qu’il peut t’exprimer.
 
Comment vois-tu le lecteur ?
 
Les journaux sont en pleine phase de changement, avec la presse digitale, la radio, etc. Le lecteur a donc déjà l’information par d’autres voies qui ne sont pas celles de la presse écrite. Nous devons donc lui donner quelque chose de plus élaboré : une vision plus personnelle des choses, des reportages plus préparés, plus à fond, plus enrichis. Il faut penser à des histoires que les gens qui donnent des nouvelles normales ne voient pas : quelque chose qui enrichisse le lecteur, qui l’intéresse, le divertisse, et lui apporte quelque chose de nouveau et qui lui plaise. Le chemin de la presse écrite est celui-là, dans Vivir et dans n’importe quelle section. En culture, par exemple, tu pourrais faire un comparatif des derniers spectacles et leur trouver un point d’union pour en sortir un bon article. En économie, faire une bonne analyse de la hausse des taux d’intérêt des différentes hypothèques et de leurs répercussions sur l’utilisateur. Il faut aller plus loin que l’information habituelle de la rue. Donner plus que de l’opinion : de l’analyse. Faire la digestion de beaucoup de choses au lecteur qui n’en a peut-être pas le temps ou les moyens, lui donner des clés pour qu’il préfère acheter ton journal plutôt qu’un autre.
 
Donc tu penses que la presse endosse de plus en plus un rôle de formatrice de l’opinion ?
 
Un petit peu, oui. Et les gens cherchent de plus en plus des articles, des signatures qui leur apportent des choses. Et pas seulement qui leur disent les choses telles qu’elles sont, mais qui, au-delà de cela, les fassent penser. Ou qui leur apportent une solution. Que le lecteur puisse être pour ou contre, mais que l’article génère un débat. Je crois que les quotidiens tendent de plus en plus vers cette zone moins tiède, plus chaude de l’information.
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Bon, oui ; nous en avons tous eus : des sources qui ne veulent pas bien te traiter, des pressions pour avoir publié ou pour ne pas publier quelque chose. Nous en avons tous eu. Mais la question consiste justement à savoir surmonter tout cela. Et à être un journaliste agressif, mais en sachant sur quel terrain tu joues. Pas exclusivement agressif, mais pas timoré. Mais quand tu as une position journalistique claire, il faut aller de l’avant. Et essayer d’exhumer les meilleures informations, les meilleures histoires. Il y aura des gens qui voudront faire pression sur toi, mais il faudra te mettre au-dessus de ça. Ce travail demande un soupçon de bravoure. Les lâches ne peuvent pas être journalistes.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
Ma vision du monde a également changé à cause de l’âge qui s’accumule, pas seulement parce que je suis journaliste. Ce qu’il se passe avec le journalisme, c’est que ça te permet d’avoir un vernis superficiel, mais intéressant, de beaucoup de choses de la vie, ce que d’autres professions ne te permettent pas, ou pas autant. Nous ne sommes peut-être pas les meilleurs dans un domaine concret, mais nous savons un peu de tout. Et ceci nous permet d’ouvrir un peu l’éventail de la connaissance. Et évidemment, cela a une influence.
 
Autres commentaires ?
 
Non. A part que, comme je te disais, où doit aller le tournant que connaît le rôle de la presse... et surtout, il faut vivre la profession de journaliste avec intensité. Même si tu es dedans depuis de nombreuses années, tu dois lui donner toute l’intensité possible. Parce que si tu ne la vis pas intensément, c’est une profession très dure. Et très compliquée. C’est toujours une profession dure, mais c’est un peu comme une religion : il faut croire en elle, t’investir en elle, lui donner le meilleur de toi-même, parce qu’elle aussi va te donner beaucoup de choses. Elle va te former beaucoup en tant que personne et en tant que citoyen. Et elle va t’ouvrir des portes auxquelles d’autres citoyens de la rue n’ont pas accès. Mais elle doit te plaire. Ou tu te passionnes pour ce métier, ou être journaliste est un peu trop dur. Ceci est un conseil pour vous les jeunes qui commencez. Vous devez la vivre intensément, toujours. Moi, je fais du journalisme depuis 24 ans et ça continue de me plaire comme au premier jour. Maintenant, celui à qui ça ne plaît pas trop, celui qui ne veut pas trop se sacrifier (les horaires, les déplacements sur le terrain, à droite à gauche), celui qui ne veut pas cette situation ; eh bien il est sans doute préférable qu’il change de profession. Parce que pour vivre cette profession intensément, il faut être prêt à te mettre à fond dedans.
 
Il y a encore des choses qui te surprennent ?
 
Oui, bien sûr. Sinon je ne serais pas ici... ça me plaît toujours. Le plaisir d’une exclusive est incomparable. Je crois que c’est comparable aux plus grands des plaisirs que peut avoir l’être humain. C’est comme boire le meilleur champagne, ou manger la meilleure nourriture, ou sortir avec la meilleure fille, ou le meilleur mec... Pour moi, c’est un plaisir comparable. L’unique avantage, si tu es jounaliste, c’est que tu peux déguster plus fréquemment ce plaisir que même d’autres plaisirs. Si tu es bon et que tu sors beaucoup d’exclusivités, tu seras plus heureux, non ?

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BLAI FELIP PALAU, CHEF DE la SECTION SOCIÉTÉ
 
Depuis combien de temps travaillles-tu à La Vanguardia ?
 
Je travaille à La Vanguardia depuis 1996. J’ai commencé par faire des remplacements les week-ends dans la section politique, ensuite je suis allé en communication, et en société, où je me suis définitivement fixé il y a 5 ans. J’ai fait des études de journalisme et d’histoire moderne contemporaine à l’Universitat Autónoma de Barcelone. Ma bourse de fin d’études m’a permis d’entrer et de travailler 4-5 ans à « El Periódico de Catalunya ». Ensuite, je suis allé 2-3 ans dans un journal aujourd’hui disparu, « El Observador ». Quand il a fermé, j’ai été pigiste pour « El País », puis pour La Vanguardia, été scénariste pendant deux ans à TV3 pour les programmes de l’après-midi. Ensuite, j’ai été sous-directeur d’un journal local de Sabadell (ville située à 25 km de Barcelone), où je vis. Et puis La Vanguardia m’a proposé de travailler le week-end dans la section politique. J’en avais déjà fait un peu dans les autres journaux, et j’ai accepté.
 
J’ai l’impression que La Vanguardia fait ça avec beaucoup de ses journalistes, d’aller les chercher ailleurs ?
 
Mouiii, c’est vrai, mais j’ai surtout choisi un bon moment pour venir. C’était une époque où il y avait beaucoup de mouvement dans la presse : beaucoup de journaux et de revues se créaient, certains disparaissaient, mais enfin, il y avait une volonté entrepreneuriale qui n’existe plus aujourd’hui. On pouvait se permettre de sortir d’un journal, d’entrer dans un autre, de faire des coopérations à droite à gauche... c’est pour ça que j’ai pris le risque de venir ici, dans des conditions de travail pas excellentes. La Vanguardia, c’est La Vanguardia, alors je suis venu. Actuellement, la situation est un peu paralysée.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
En tant que chef de section, je rédige peu. Quand je le faisais, je cherchais toujours à me documenter sur le thème sur lequel j’écrivais, si c’était possible. Et quand je prenais des notes lors d’une conférence de presse ou d’une interview, ou pendant que je passais des coups de téléphone, je cherchais déjà l’idée principale de mon article et son titre. Dans ma manière de prendre des notes, c’est déjà organisé. Et quand j’ai l’information, je commence déjà à la trier par grands thèmes. Je peux perdre, enfin, utiliser beaucoup de temps, genre trois quarts d’heure, à ordonner mes idées, et écrire ensuite l’article en vingt minutes. Je cherche aussi le titre, que ce soit d’un article, d’un reportage ou autre, qui me servira d’écheveau pour dérouler mes idées. Je peux travailler sur Word, sans la page maquettée. J’écris mon article et ensuite, je le réduis ou l’amplifie, selon la place que j’ai. Mais j’ai un concept déjà en place. 
Mais mon travail actuel ne consiste pas tellement en travail de terrain, mais surtout à coordonner des articles déjà rédigés, à prendre les appels de nos correspondants, répartis à peu près dans toute l’Espagne, plus une délégation à Madrid, ainsi qu’en Allemagne, en France, en Belgique, en Italie, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine, à Cuba. Mais ils travaillent surtout pour la section internationale. Soit ils proposent des thèmes, soit nous leur en demandons.
Il faut aussi négocier les thèmes avec nos rédacteurs. Je me fie beaucoup à leur opinion. Ceux que nous avons ici sont très compétents, certains d’entre eux travaillent ici depuis très longtemps et sont des spécialistes de leur domaine. Les responsables de section ne peuvent pas prétendre en savoir autant qu’eux, dans des domaines aussi variés que la justice, la santé, la consommation, la technologie, la science, etc etc etc. Alors que faisons-nous ? Chaque jour, nous recevons la maquette déjà pleine de pub. Et puis nous essayons de répartir l’espace au mieux entre les rédacteurs selon les idées et les informations qu’ils nous donnent et nos critères journalistiques. Il s’agit de parler, d’assister, de négocier.
Ensuite, nous faisons très attention au titre. Si nous ne sommes pas sûrs de l’info, mous essayons de la vérifier et si ce n’est pas possible, nous mettons un en-tête plus neutre, genre « faits divers » au lieu de « violence conjugale » si nous ne sommes pas sûrs qu’il s’agit bien de cela, et puis nous essayons d’introduire le terme dans le corps de l’article plutôt que dans le titre, car ce dernier a un certain impact. De toutes manières, nous en discutons.
Par ailleurs, à chaque fois que quelqu’un écrit quelque chose, il est lu par au moins une autre personne. Comme ça, il y a une vision extérieure, avec plus de recul, qui reprend l’article s’il n’est pas clair.
Notre travail consiste donc à discuter avec nos rédacteurs, nos correspondants, les agences de presse, suivre l’information en continu, à la télé, à la radio et sur internet, et à changer la page selon les faits du jour. Donc maquetter, remaquetter, et reremaquetter. Par exemple, nous avons des pages nécrologiques où les lecteurs peuvent annoncer des décès (l’espace coûte entre 200 et 1500 euros, selon la taille). Eh bien parfois, nous sommes en train d’écrire des brèves et paf, quelqu’un meurt et un avis de décès prend la place de ce qu’on vient d’écrire. Ce sont des gens qui tiennent absolument à passer dans la Vanguardia et ils y arrivent, mais une fois morts.
De toutes manières, nous ne changeons pas notre programmation de manière indépendante, mais en concertation avec le sous-directeur (responsable des sections Vivir, Sports et Politique en plus de nous). Il sait ce que nous faisons. Nous le voyons à midi, pour donner une idée de ce que nous allons mettre dans nos pages, et puis une autre fois à 17h car nous sommes déjà plus fixés. Mais parfois, il faut garder des sujets au chaud jusqu’à ce qu’il y ait de la place pour les sortir. Ou des infos que nous pensions avoir et finalement, non, donc tout peut encore changer.
Dans notre section, nous élaborons beaucoup de thèmes propres. Par exemple, l’article qui ouvre nos pages demain sur les peines de prison purgées dans les collectivités. C’est un article travaillé exclusivement par Santi, et ce n’est pas le genre de thème dont on entendra parler dans une conférence de presse. Ça fait dix jours qu’il est dessus, qu’il cherche à parler à des condamnés, à obtenir des photos. Ce genre d’article peut demander un travail laborieux, et d’autres fois, tu peux en terminer un en une demi-journée.
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Oui, professionnels et personnels. Dans le premier cas, arrive un moment où tu te retrouves devant un problème de conscience : qu’on te demande de faire un article sur lequel tu n’es pas d’accord. Mais enfin, ce n’est pas très fréquent, et tu peux toujours négocier.
Dans le deuxième cas, c’est une profession trop étouffante, où tu dois tous les jours, parfois pendant des années, être à 100%. Il y a peu de professions où tu sais tous les matins ce qu’a fait la concurrence. Pendant toute la journée, en continu, par internet, avec la télé, tu as un flux d’informations incessant qui te fait concurrence. Ce qui fait que c’est difficile de déconnecter, et tu en as pourtant besoin. Et depuis quelques années, il y a un excès d’information qui nous fait perdre la perspective. Plus d’information ne signifie pas une meilleure information. Ça rend très difficile le travail de sélection : dans tout ce bordel, qu’est-ce qui va intéresser le lecteur ?
Et puis il y a une espèce d’obsession pour donner une exclusivité. Tout le monde veut faire des exclusives, mais parfois, il faut juste expliquer bien ce qu’il se passe, c’est tout. Et ce n’est pas si facile d’expliquer bien. Nous n’y arrivons pas toujours. Nous dépensons beaucoup d’énergie et d’efforts pour sortir une exclusivité quand il ne faut pas faire plus, mais seulement mieux.
 
Crois-tu qu’il faut inventer des thèmes pour le lecteur, lui digérer l’information ?
 
Faire une analyse en tant que donner une opinion, non. Il faut donner l’information pour que le lecteur se fasse son opinion, ou donner une interprétation, ou les différentes interprétations existant sur la question. Parfois, nous confondons point de vue et opinion. Il y a des chroniques qui sont parfois à la limite entre les deux. Mais il ne faut pas prendre parti.
 
Ta vision du monde a-t-elle changé en exerçant cette profession ?
 
Oui, j’ai pris de la distance, je suis devenu plus pessimiste, plus désabusé. Je trouve qu’il y a un déficit de démocratie en général...
 
Autres commentaires ?
 
Je vais être critique : ça ne m’étonne pas que nous, les journalistes, ayons une aussi mauvaise image au sein de la société. Nous sommes une des professions les plus mal vues. Nous n’essayons pas assez de nous mettre dans la peau du lecteur pour savoir ce qui va l’intéresser. Souvent, nous publions quelque chose parce que nous savons que ça plaira au directeur ou parce qu’un autre journal va sortir la même chose le lendemain.
Et puis c’est une profession où certains journalistes sont très vaniteux. Surtout ceux de la télé et de la radio, mais aussi ceux de la presse écrite. Nous avons tendance à croire que ce que nous faisons est bien meilleur que ce que font nos collègues d’autres journaux. En réalité, moi, je pourrais très bien travailler dans un autre journal ou un autre média. C’est un métier où ce que tu fais bien sera rarement reconnu. Et le jour où tu te trompes, tu es perdu.
Cela dit, c’est une profession qui te donne une formation très importante : tu as une vie mouvementée, rencontres des personnalités, obtiens des informations de première main (que tu ne publies pas toujours)... mais c’est une formation superficielle. Si tu grattes un peu, il n’y a pas grand-chose en-dessous. Enfin, ça dépend des gens. Tu finis par apprendre un peu de tout ; moi, j’ai gagné en bon sens. Je travaille dans la section société, mais suis parfaitement remplaçable. Je pourrais tout à fait être ailleurs. Je répartis le travail entre les rédacteurs, mais sans eux, je ne ferais rien... j’ai une fonction importante pour le journal, mais parfois, il y a des rédacteurs vétérans qui sont de véritables puits de science, et puis en montant l’échelle hiérarchique, tu rencontres des gens dont le poste fait que tu t’attends à ce qu’ils soient très cultivés, et puis en les connaissant tu te demandes quel mérite ils ont pour être à leur niveau. C’est un contraste choquant dans la profession.
En conclusion, nous ne sommes pas tous une bande d’ignares, mais des intermédiaires de l’information. L’avenir de cette profession sera difficile. Elle doit être repensée. Je ne sais pas quel chemin le journalisme va prendre, mais les choses ne peuvent pas continuer comme elles le font actuellement. Notre section politique, par exemple, est terriblement ennuyeuse. 

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