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teresa sesé, rédactrice, section culture. interview portant sur le statut de la rédaction et le conseil professionnel
 
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Comment es-tu entrée à La Vanguardia ?
 
Comme toujours, cela a été le fruit du hasard. Je travaillais dans une revue qui s’appelait « Vivir en Barcelona » qui m’a demandé d’appeler, pour lui demander un article, un des journalistes de La Vanguardia qui avait été un de mes profs, mais que je n’avais pas revu depuis. Je l’ai appelé et c’est là qu’il m’a proposé un poste en remplacement pour neuf mois pour réaliser une sorte de revue de presse. Neuf mois et une semaine plus tard, La Vanguardia m’a rappelée pour me proposer de participer à la rédaction d’une nouvelle section qui portait sur les Baléares. J’ai accepté. Quand elles se sont terminées, je suis passée à la section politique, au magazine, et puis au bout d’un mois, on m’a proposé d’entrer dans la section spectacles, où je suis depuis lors. Je suis spécialiste en art. C’était ce que je voulais faire, et ça me plaît.
 
Tu fais partie du Conseil Professionnel. Explique-moi un peu en quoi cela consiste.
 
La Vanguardia possède un statut de rédaction depuis 2001. Avant, il n’y avait rien. Ce statut sert à protéger une série de droits du rédacteur. Le CP, composé de 5 personnes élues par le reste de la rédaction, sert à veiller au respect du statut de la rédaction. Je me suis principalement présentée aux dernières élections parce qu’un des membres du conseil précédent me l’avait demandé, et j’ai été élue. Et puis ça me semblait quelque chose d’intéressant. Mais c’est un rôle qui exige beaucoup de temps et d’énergie. Surtout en cas de conflit. Mais je termine en septembre. Je ne vais pas me représenter, parce que je crois que c’est bien que beaucoup de gens passent par là : c’est un organe très important au sein de la rédaction. Au-delà du respect des règles, il sert surtout de pont de communication entre la rédaction et la direction. Le CP est en contact permanent avec la direction et permet de parler de sujets que, sans cela, on n’évoquerait jamais. Mais évidemment, la direction est libre de donner suite à nos exigences ou non. Mais au moins, cela sert de soupape d’échappement pour pouvoir parler. Et ensuite tu te rends compte que certaines choses changent réellement.
 
Quelle est la position de La Vanguardia  par rapport à l’identité catalane ?
 
Ce n’est pas un journal qui se positionne comme catalaniste. L’article qui figure dans le statut de la rédaction à ce sujet sert plutôt de défense contre les accusations qui lui seraient faites d’anti-catalanisme. Et à se mettre en harmonie avec les aspirations de la société catalane.
 
Qu’est-ce que la ligne éditoriale du journal et à quoi la reconnaît-on ?
 
Il faut regarder l’éditorial du journal : une page dans laquelle deux ou trois thèmes sont commentés, sans signature, et qui reflètent la position du journal. Et pas celle d’un chroniqueur ni d’un journaliste. C’est une équipe éditoriale qui s’occupe de ça. Sur la même page, on trouve le staff dirigeant du journal.
En revanche, La Vanguardia  ouvre ses pages à des chroniqueurs, qu’elle choisit, mais n’est pas pour autant obligée de souscrire à leurs opinions. Ce peuvent être des écrivains, des politiques, des spécialistes très pointus dans un domaine que nous souhaitons aborder... certains écrivent leur chronique chaque semaine sur ce qu’ils veulent, et d’autres sont contactés ponctuellement pour écrire sur un thème concret. Chacun est responsable de ce qu’il écrit. Mais tout le monde ne peut pas écrire d’opinion. Ce ne sont pas des journalistes d’information qui écrivent cela, mais des personnalités que tu ne verras pas à la rédaction.
 
Y-a-t-il des gens sous contrat précaire au sein de la rédaction ?
 
C’est un des grands thèmes de notre comité d’entreprise, qui a été très influent sur ce sujet : il s’est chargé de négocier les conditions de travail des salariés. Nous avons droit, par exemple, à une mutuelle gratuite, à des bons pour acheter les livres de nos enfants, etc.
Le problème, c’est que les entreprises changent. Les salaires proposés actuellement sur le marché du travail sont bien en-deçà de ce que gagnent les journalistes déjà en poste à La Vanguardia. Et le CE a refusé qu’il y ait des rédacteurs de première classe, et d’autres de deuxième et troisième classe alors qu’ils réalisent le même travail. En disant que ce n’était pas normal qu’un journaliste de 40 ans gagne le triple d’un journaliste de 20 ans, même s’il doit y avoir quelques bonus à l’ancienneté. Cela a provoqué qu’il ne se fait pratiquement pas de nouveaux contrats parce que cela a un coût économique élevé.
 
J’imagine que les journalistes les plus anciens n’accepteraient pas de diminuer leur salaire ?
 
Bien sûr que non, personne ne voudrait renoncer à ça. Nous essayons plutôt de trouver une solution qui permette aux nouveaux journalistes d’être embauchés avec un salaire inférieur à celui des autres, mais digne, et de leur donner un accès vers un salaire comparable à celui des autres au bout de 3 ou 5 ans. Mais le CE a été tellement fermé sur ce point qu’il a fermé les portes à de nouveaux contrats, je crois. Mais si tu as 20 ans et qu’on te propose d’entrer dans la rédaction avec un salaire de 1500 euros, tu trouveras peut-être ça fantastique. Avec la perspective d’arriver au même niveau de salaire que les autres au bout d’un certain temps. Mais le CE craignait des conflits et a refusé ça. Avec la conséquence que le journal n’embauche pas autant de jeunes qu’il devrait. Alors que moi, je crois qu’une des choses dont ce journal a besoin, c’est de gens jeunes. Tu vois qu’il y a beaucoup de stagiaires ici. Mais ils ne restent pas. Et le journal a besoin de gens qui sont en contact avec une autre réalité qu’à cause de notre âge nous ne connaissons pas.
 
Mais ça viendra, parce que vous allez partir à la retraite, non ?
 
Oui, mais je crois que ce serait bien qu’à un moment donné les deux générations, celle de ceux qui vont partir à la retraite, et ceux qui entrent, coexistent au sein de la rédaction. Elles ont des choses à échanger. Il faut une cohabitation des deux.
 
Qu’est-ce que le Grupo Godó ?
 
Le propriétaire de La Vanguardia, qui possède aussi La Vanguardia, El Mundo deportivo, TV8, Radio Racu, Qué fem ; le tout étant présidé par le comte de Godó. La maison-mère est La Vanguardia, et à partir de sa force, d’autres entreprises ont été créées. Je ne sais pas si elles sont bénéficiaires ou déficitaires.
Le journal est financé beaucoup plus par les publicités que par les ventes. Chaque petite annonce de prostitution rapporte beaucoup d’argent. Mais comme ce sont les principaux revenus du journal, il ets plus difficile, après, de critiquer la prostitution dans ses pages d’information. Il y a des articles sur le sujet, mais c’est une contradiction interne.
 
De plus, le fait qu’il y ait beaucoup d’annonces signifie que la prostitution est un phénomène social important, et donc qu’il devrait y avoir beaucoup d’articles dessus ?
 
Oui...
 
Il y a déjà eu des cas de ruptures de contrat liées à la clause de conscience ?
 
Je n’en ai jamais vu.
 
Et la publication d’avis du Conseil Professionnel dans les pages de La Vanguardia ?
 
Ça a dû arriver, mais je n’étais pas là... ce statut est très jeune, il date de 2001.
 
Merci !
 
DAVID DUßTER, pigiste AU MAGAZINE (SUPPLEMENT de LA VANGUARDIA)
 
Depuis combien de temps travailles-tu à La Vanguardia et qu’y fais-tu ?
 
Je travaille au Magazine, le supplément dominical et hebdomadaire de La Vanguardia. Je suis ici depuis environ trois mois : je suis un pigiste et un collaborateur régulier du journal. Je publie beaucoup dans le Magazine, j’ai aussi beaucoup écrit pour la section International, et j’ai été envoyé spécial lors du tsunami, il y a deux ans. Mais je travaille pour mon compte et j’essaye de maintenir mes activités de free-lance et de travailler à La Vanguardia plusieurs mois par an.
 
Et tu n’aimerais  pas, un jour, y être embauché définitivement ?
 
On ne sait jamais ce qui peut se passer. Avec l’âge, les priorités changent, mais en principe, j’ai toujours essayé d’être plus dehors que dedans. De faire plus du journalisme que de l’édition.
 
Ça se trouve, on va te proposer un CDI ? Ça a été fait avec beaucoup de journalistes, ici ?
 
Ça se trouve. Pour l’instant, je profite des mois d’été pour aider au Magazine, faire de l’investigation, etc.
 
Quelles études as-tu suivies et comment es-tu entré à La Vanguardia ?
 
J’ai commencé par étudier le journalisme, ici à Barcelone, ensuite j’ai débuté dans la presse sportive où j’ai travaillé quatre ans. Puis j’ai travaillé quatre autres années au Diario de Barcelona, qui était en catalan, jusqu’à sa fermeture. C’est là que j’ai commencé à être pigiste pour une revue. Je travaille avec La Vanguardia depuis 8 ans en tant que pigiste. Mais j’ai une bonne relation avec ce journal : il me donne beaucoup de travail et pleins de thèmes à traiter pour le Magazine.
 
Tu es une sorte de pigiste favori de La Vanguardia ?
 
Oui, disons.
 
Quel genre d’articles as-tu écrit pour La Vanguardia ?
 
Le tsunami, j’ai couvert les élections en Inde, été au Brésil, aux Philippines, ailleurs… j’ai aussi un peu travaillé pour la section International. Pour les reportages qui ont été publiés dans le Magazine, ça allait de la prostitution infantile au Brésil à une série d’articles intitulée « voyages dans le futur », sur les technologies du futur. Mais ces dernières années, la partie la plus importante de mon travail a consisté en des reportages de « délation sociale » : des thèmes liés à la pauvreté, à l’exploitation, toutes ces choses-là.
 
Comment rédiges-tu tes articles ? Par exemple, quand tu dois faire un reportage sur des gens qui ne parlent pas anglais ?
 
Le Magazine             
 
Le Magazine est un supplément du journal La Vanguardia. Il paraît tous les dimanche de l’année dans le journal déjà lui-même enrichi. Un étage entier de la rédaction se consacre au Magazine. Le prix du journal la semaine est de 1 euro, le dimanche, il coûte 2 euros. Il s’agit d’un cahier format A4, imprimé en couleur sur du beau papier. Le nombre de pages varie selon la saison : l’été, le magazine est un peu mince, mais il peut parfois faire jusqu’à 200 pages. Les rubriques concernent les loisirs, les voitures, la mode, toujours, les voyages, les restaurants, les livres, le cinéma. Il y a régulièrement des séries, comme en ce moment des photos en NB de grande qualité de Sebastiao Salgado – photographe brésilien-, et des interviews, des reportages de fond.

Eh bien par exemple, j’ai fait un reportage sur des femmes vietnamiennes qui avaient été prises dans des réseaux de vente à la Chine, parce qu’en Chine il y a un déficit de femmes et qu’on en achète dans les pays voisins. Comme le Viêt-Nam est un pays communiste, on t’assigne une sorte de représentant de la presse du gouvernement. Tu dois trouver un traducteur, mais comme les deux travaillent ensemble, il y a certaines choses que le traducteur n’a pas le droit de te traduire et donc tu ne sais pas quelle a été la réponse. C’est un cas extrême qui illustre le fait que dans certains pays, les recherches sont très difficiles. Normalement ça n’est pas si compliqué.
Mais à travers un traducteur, qui traduit en général de la langue locale à l’anglais, et non pas au castillan, donc il y a un effort supplémentaire à faire en traduction.
Par ailleurs, il y a des variations au sein d’une même langue. Par ailleurs, des enfants des rues du Brésil ne parlent pas comme des universitaires brésiliens, ni comme des Brésiliens de base. Donc le fait d’avoir un interprète limite un peu ; ce n’est pas la même chose qu’un contact direct. Mais avec de la patience et de la motivation, on y arrive.
Je me souviens d’interviews que je faisais avec des fillettes au Bangladesh avec l’aide d’une traductrice. Je mettais une minute à poser ma question, et elle à peu près autant à la traduire. Ensuite les fillettes lui répondaient et parlaient pendant cinq minutes, et quand elles avaient fini, l’interprète me traduisait tout ça en 20 secondes. J’ai dû m’expliquer avec elle et elle a fini admettre qu’il y a des choses qu’elle ne voulait pas me dire à cause des normes sociales. C’est donc tout un travail de patience qu’il faut faire, rester calme, s’efforcer de respecter les coutumes et ne pas être trop direct au début, voir les gens comme ils sont. Il ne faut pas entrer en matière dès le début mais faire en sorte que les gens te connaissent, qu’ils s’habituent à toi. Mais je suis toujours clair dès le début et ne cache rien de ce que je suis et ce que je vais faire : je suis un journaliste espagnol qui va faire des interviews. Je n’ai jamais caché que j’étais un journaliste d’information, ni inventé des choses. Pour moi, quand tu fais du journalisme écrit et que les gens te donnent des informations, il faut qu’ils sachent que tu es en train de faire une interview. Ça pourrait se débattre beaucoup, mais c’est ma manière de travailler.
Par ailleurs, les reportages que je fais pour le Magazine sont des travaux de longue haleine, avec un travail de fond : il faut aller sur le terrain, beaucoup se documenter… je peux donc travailler tranquillement, aller dans le fond des choses de manière décontractée… c’est un autre rythme, beaucoup plus lent, que celui de l’information quotidienne. Mais je crois que parmi nous, les journalistes qui ont travaillé un jour dans l’information quotidienne, la pression de l’actualité nous manque : le fait de savoir qu’il y a un papier à boucler dans la journée, qu’à 19 heures tu penses avoir fini et que finalement, il y a un attentat terroriste et que tout est à refaire, que finalement tu vas rester jusqu’à une heure du matin… eh bien cette sensation, cette adrénaline, est une de celles qui fait de toi un journaliste et quand on ne l’a pas, elle nous manque. Mais il s’agit de deux types de produits différents : l’un te donne la possibilité de faire travail fouillé, élaboré, et l’autre d’être stimulé par l’urgence de l’actualité.
 
As-tu déjà eu des problèmes, j’imagine que oui, à cause de ta profession ?
 
Oui, et un peu de tous les styles. Je me souviens qu’une fois, au Brésil, j’ai dû m’enfuir en courant alors que j’interviewais des petites prostituées parce que les  proxénètes étaient arrivés… mais je ne me suis jamais retrouvé avec un pistolet sur la temps, ni en danger de mort. 
Mais je crois que les vrais dangers tu journalisme, plus que les dangers physiques, ce sont plutôt les choses que tu vas voir dans le monde et qui peuvent avoir un impact sur toi.
C’est justement ma prochaine question… est-ce que ta vision du monde a changé en exerçant ce métier ?
 
Oui, d’autant plus que j’ai commencé à être journaliste à 20 ans, à peine sorti de l’adolescence. Elle a changé dans beaucoup d’aspects.
Pour commencer, je me suis rendu compte que partout dans le monde, même s’il y a la guerre, une catastrophe naturelle ou de la pauvreté, les gens continuent à vivre. Ç’a quelque chose de fascinant. Quand il y a une guerre quelque part, on se dit que les gens restent enfermés chez eux sous les bombes, mais non ; ils doivent toujours sortir pour faire les courses. On découvre comment fonctionnent les engrenages d’une société, un peu partout à travers le monde.
 
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JOSEP MARIA SORRIA, EDITORIALISTE
 
Depuis combien de temps travailles-tu à La Vanguardia et qu’y fais-tu ?
 
Je suis journaliste depuis 40 ans –j’ai commencé sous Franco-, et à La Vanguardia depuis 25 ans. Je fais les éditoriaux de La Vanguardia, et travaille sur des sujets historiques depuis 6 ans. Auparavant, après avoir grimpé les échelons dans la profession, j’étais sous-directeur jusqu’à un changement de direction en 2000. J’ai alors présenté ma démission, et finalement je fais ce travail, qui est sans doute le travail le plus intéressant, le plus passionnant, le plus amusant que j’aie fait de ma vie. Parce que le fait de ne pas signer ce que j’écris –les éditoriaux ne sont jamais signés- lui donne un aspect très complet : je dois toujours avoir en tête que j’écris au nom d’un ensemble qui s’appelle La Vanguardia et qui est une entreprise, une rédaction, des lecteurs, et même les publicitaires… et je dois donner chaque jour mon opinion en accord avec cet ensemble. Ce n’est pas toujours facile. Tous les journaux ont leur propre idéologie, et celle de La Vanguardia est très marquée. Ce n’est pas nous qui l’avons inventée parce que La Vanguardia est un journal qui a 125 ans et que cette idéologie remonte à très longtemps en arrière.
En fonction de tout ça, la direction fixe les objectifs quotidiens de l’opinion du journal, et nous appliquons cette politique. C’est un exercice journalistique et littéraire tout à fait passionnant, on touche à tous les thèmes, y compris à ceux qui n’entrent pas dans ton champ de connaissances. Il s’agit donc d’effectuer un travail de documentation de fond, et ce rapidement, en quelques heures.  Je fais un travail privilégié. Il y a des journalistes qui penseraient que ne pas signer ce qu’on écrit est comme une punition. Moi, j’ai une position claire et personnelle là-dessus depuis des années : je pense que la signature dans le journalisme est un élément déformant. Donc écrire des éditoriaux est en accord avec mes idées.
Le problème du journalisme, c’est de signer tout ce qu’on fait, et cela n’a pas de sens : cela crée un certain narcissisme. L’effet secondaire involontaire est que parfois, le journaliste n’écrit pas tant pour le lecteur que pour la source. Il y a d’autres effets négatifs. Je trouve que les « journalistes-stars » s’expliquent encore chez les journalistes de télévision, parce que la télé, c’est du spectacle. Mais lorsqu’il s’agit d’un journal qui se veut, et qui est, de référence comme La Vanguardia, devrait faire plus attention. A une époque de ma vie, sous Franco, quand j’avais des responsabilités dans un plus petit journal du groupe Godo, assez progressiste, j’ai essayé de faire un journal sans signatures. J’y suis arrivé pendant trois mois. Mais au bout de trois mois, un argument m’a vaincu. C’était celui d’un des directeurs du journal. Il m’a dit : ‘Nous, les journalistes, sommes mal payés. Nous compensons cela par notre narcissisme à travers la signature’. Finalement, j’ai accepté, mais je t’assure que ce qu’on faisait sans signature était très bien, de très bonne qualité. Nous étions entrés dans une dynamique très intéressante ; nous échangions et enrichissions des informations.
 
Mais les journalistes n’avaient pas peur de voir leur travail dépersonnalisé ? Surtout sous la dictature ?
 
Non. A l’époque, il y avait beaucoup d’arguments qui allaient contre ma thèse. Les articles ne sont pas forcément déformés par la signature. Mais personne ne sait que j’écris les éditoriaux. Et c’est bien, parce que quand je discute avec des lecteurs qui donnent leur opinion sur la ligne éditoriale, j’apprends pleins de choses. L’absence de signature évite qu’ils m’y associent. Mais ma position est une position très minoritaire, très peu de gens la partagent. Je serais pour l’option d’une signature seulement « en cas de besoin ». Quand la signature donne du crédit à l’information. Mais quand je lis les journaux, dans 90% des cas, la signature n’est pas indispensable. Et même, l’information serait peut-être meilleure sans signature. Parce qu’elle serait anonyme.
 
Qui décide des thèmes de l’éditorial ?
 
On fait des prévisions chaque semaine, et on décide chaque jour lors d’une réunion du conseil de rédaction (direction et éditorialistes). Moi, j’écris très vite mes éditoriaux. C’est la phase de préparation, de recherche d’informations, qui est longue.
 
Tu ne peux pas te tromper dans l’éditorial, c’est comme une vitrine ?
 
Nous nous trompons peu. Mais l’erreur est humaine et de temps en temps, oui, nous nous trompons. Pour éviter ça nous avons l’habitude de nous relire les uns les autres. Ensuite, la rédaction décide, mais ne nous relit pas.
Combien êtes-vous ?
 
Nous sommes une équipe de trois éditorialistes, et nous avons, en plus, un correspondant diplomatique, et deux extérieurs qui, parfois, nous font notre éditorial. Mais cela arrive rarement. De toute façon, nous ne disons jamais qui écrit l’éditorial. Ce n’est pas un secret, mais plutôt une forme de discrétion : c’est l’opinion du journal, une opinion collective, pas la nôtre.
 
Un de mes interviewés défendait un « nouveau journalisme », une manière de digérer l’information avant de la donner. Toi aussi ?
 
Oui. Aujourd’hui, on peut avoir l’information en direct des télés ou d’Internet. Mais les journaux, qui paraissent 8 ou 12 heures après que cette information ait été donnée, devraient faire l’effort d’expliquer les causes et les conséquences de ce qui arrive. Pas dans le sens de jouer les prophètes, mais dans le sens d’une certaine perspective. Nous centrer plus sur le pourquoi que sur le quoi. Cela exige un haut niveau de préparation. Nous avons besoin de gens capables de faire cela, très préparés.  
Par ailleurs, la crise du journalisme est liée à la dépendance des journaux aux groupes et aux entreprises. Ils risquent leur crédibilité.
 
Mais que devraient faire les journalistes pour surmonter cette crise ?
 
Etre mieux préparé, se préparer de manière constante. Ceci est valable pour toutes les professions, mais aussi et surtout pour le journalisme. Si nous voulons garder notre crédit auprès des lecteurs, et ne pas être de simples courroies de transmission d’intérêts, journalistiques ou non journalistiques, et c’est vrai que dans le monde entier, la bataille entre l’entreprise de journalisme et la rédaction de cette entreprise a été gagnée par l’entreprise. Mais si nous, les journalistes, voulons conquérir ou reconquérir une partie du pouvoir, du pouvoir de décision, et surtout de la crédibilité, que nous avons pu avoir par le passé, nous devons nous préparer.
 
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Est-ce que ta vision du monde a changé en exerçant ce métier ?
 
Oui. Mais plus à cause d’un mélange de curiosité universelle, d’une envie de raconter les choses, de changer la société : j’appartiens à la génération qui a voulu changer la société, et de fait, nous l’avons changée. Je crois que nous vivons dans une société aussi complexe qu’elle l’était il y a quarante ans, mais avec une conscience collective de cette complexité beaucoup plus large qu’auparavant. Avant, le monde avait l’air plus simple, tout était blanc ou noir. Evidemment il n’en était rien, même si certains défendent encore cette thèse. Je ne sais pas si c’est la pratique du journalisme ou les années qui m’ont aidé à comprendre cela. Le journalisme, en tous cas, m’a donné la conscience de la relativité des choses. Je crois que le relativisme est le grand héritage de mai 68. Cette connaissance, cette prise de conscience sociale est très difficile à enterrer. Nous devons apprendre cette complexité, à ne pas considérer le monde comme quelque chose d’unidirectionnel. Moi, j’ai vécu mai 68, et ce fut une expérience extrêmement intéressante –j’ai même écrit un livre dessus. Ce fut un choc. Je vivais dans la Catalogne des années 60, dans un monde qui essayait de briser sa cuirasse. Cet évènement fut une sorte de guide pour rompre avec cette cuirasse.
 
As-tu d’autres commentaires ?
 
Le journalisme est une profession tout à fait passionnante, mais ces derniers temps, c’est devenu une usine à contenus. Mais nous devons respecter un impératif du journalisme, ne pas oublier que nous donnons un service. Sinon, les journalistes risquent de devenir les porte-parole d’entreprises ou d’intérêts qui n’ont à voir ni avec le journalisme, ni avec l’actualité.
Je pense aussi qu’un journaliste qui n’est pas humble n’est pas un journaliste. C’est bien d’être curieux de tout, mais si tu n’es pas humble, tu ne peux pas être journaliste. Tu es autre chose, mais je ne sais pas quoi.
 
 
FELIX FLORES, REDACTEUR, SECTION INTERNATIONALE
 
Quelles études as-tu suivies, depuis combien de temps travailles-tu à La Vanguardia et qu’y fais-tu ?
 
Je travaille ici depuis 22 ans. J’ai commencé comme stagiaire dans la rubrique spectacles, où je m’occupais principalement de cinéma avec Luis Bonnet, et de musique. Je travaillais aussi à la pagination, pour dessiner les pages. Ça a duré 7 ans, ensuite je suis entré dans la section La Revista, qui n’existe plus aujourd’hui, et qui s’ouvrait chaque jour par un grand reportage. On était trois. Moi, j’étais reporter et éditeur dans cette section. Le week-end, on sortait aussi la Revista del domingo, qui existe toujours. J’y suis resté également 7 ans, et puis je suis maintenant depuis 7 ans en section International. Dans tout ça il me manque un an où je devais être ailleurs ?...
Avant d’être dans la section International, j’écrivais déjà des reportages et voyageais déjà à l’étranger. C’était vraiment bien. J’ai écrit par exemple sur la grande famine du Soudan, ou sur le Salvador après la guerre civile, sur la concurrence entre deux grands architectes pour la reconstruction du Reichstag de Berlin. J’ai travaillé presque exclusivement pour la Vanguardia, en-dehors de quelques collaborations pour des revues extérieures et la radio.
J’ai étudié le journalisme. Il y a 20 ans, dans tous les secteurs de la presse, et pas seulement à La Vanguardia, il y avait un besoin de changement. Les gens de mon âge, à cette époque, entraient facilement dans les rédactions, il fallait rénover tout ça. Tu pourras voir cette génération de journalistes qui ont aujourd’hui 40, 45 ans, un peu partout dans les rédactions. Si tu avais trois CDD de un an à la suite, on te faisait automatiquement un CDI.
 
Comment rédiges-tu tes articles ?
 
Tout dépend de ce que je dois écrire, si je travaille en tant qu’envoyé spécial ou ici, à la rédaction.
Etre envoyé spécial, ce n’est pas du tout la même chose qu’être correspondant à l’étranger qui est sur place et qui, au bout d’un an ou deux, a des contacts et domine sa « zone ». Moi, j’ai seulement été envoyé spécial, dans une vingtaine de pays. Pour un envoyé spécial, c’est beaucoup plus compliqué, tu dois travailler dans l’urgence, sous pression, et avec beaucoup plus de difficultés : tu ne connais pas la place. Arriver dans un endroit et se mettre à travailler à peine après être arrivé, c’est très stressant, épuisant. En général, on m’envoie dix ou quinze jours selon l’endroit. La tendance actuelle de la presse est d’avoir des envoyés spéciaux plus que des correspondants : envoyer quelqu’un coûte beaucoup moins cher qu’un correspondant sur place. C’est un peu différent ici, à La Vanguardia. Il y a un vaste réseau de correspondants, que le journal entretient et en lequel il croit. Nous parions sur eux. Habituellement, les correspondants disent que les envoyés spéciaux ne connaissent rien à leur sujet. Nous avons tendance à nous retrouver, les mêmes envoyés spéciaux, envoyés sur les mêmes sites. Mais changer de site, c’est bien aussi, ça donne une autre perspective du travail, une vision plus fraîche que celle du correspondant. C’est plus difficile et moins profond, mais ça permet de voir les choses d’un œil neuf, de repérer certains détails, et c’est satisfaisant aussi.
 
Où sont les correspondants de La Vanguardia ?
 
Dans le monde entier : deux aux Etats-Unis, un au Mexique, un en Argentine, un nouveau à Cuba, un collaborateur au Brésil. En Europe : en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Turquie, en Scandinavie, un au Maroc qui couvre aussi l’Algérie, à Jérusalem, Beyrouth, Moscou, New Delhi, Pékin, en Australie. Ce n’est pas si mal. L’Afrique a été couverte d’une manière étrange : par des voyages.
La plupart du temps, les correspondants sont des journalistes de La Vanguardia que nous envoyons dans un pays, puis que nous changeons de pays au bout de quatre ans. Certains de nos collaborateurs ont pris directement contact avec le journal depuis l’endroit où ils avaient décidé de vivre (comme celui de New Delhi).
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Des problèmes graves, non. Mais les habituelles difficultés de documentation, d’accès à certains sites, ou de devoir fuir en courant de certains endroits, oui. Ni de censure de la part de mon journal. Nous sommes un journal espagnol important, connu, mais nous ne sommes pas non plus un journal que tout le monde surveille, comme Le Monde. Je me souviens que l’an dernier, en Biélorussie, l’envoyée spéciale de Libération a été arrêtée par la police. Moi, j’étais au même endroit, et personne ne m’a arrêté. C’est une question de chance, et j’ai eu de la chance.
 
Et comment vois-tu le monde actuel après tout ça ?
 
Il me semble de plus en plus triste. Dans le fond, tous les pays, tous les endroits se ressemblent. Les gens sont les mêmes partout, nous avons tous les mêmes préoccupations. Et la sensation que j’ai avec ce travail, c’est que rien ne va bien. Le travail d’un envoyé spécial, c’est d’aller là où il se passe des choses, et ces choses sont en général peu agréables, sinon mauvaises. Et plus je vois de pays, plus je me sens proche des gens, mais le monde dans son ensemble me paraît triste et fatigué. Mais de toutes manières, c’est très satisfaisant parce que j’ai rencontré des gens extraordinaires partout. Les gens n’en finissent pas de me surprendre. Même dans les endroits les plus tristes ou les plus compliqués, il y a des personnes fantastiques.
En général, j’ai une vision assez pessimiste du monde. Ce que je connais le mieux, ce sont les pays du tiers-monde, et je vois des êtres humains surmonter les circonstances difficiles, la fatalité… ils ont beaucoup plus de force psychologique que nous autres Européens, et une capacité de se réjouir, de savoir profiter de l’instant, extraordinaire.
 
As-tu d’autres commentaires ?
 
Non. Tu as plus de questions ?
 
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ALFREDO REIXAC, REDACTEUR EN SECTION POLITIQUE
 
Que fais-tu à La Vanguardia, depuis combien de temps et comment y es-tu entré ?
 
Je suis ici depuis 1988, je travaille dans la section politique et je m’occupe d’une petite rubrique, « El Mirador », qui consiste à donner un point de vue personnel de faits politiques de natures diverses : un congrès, une conférence de presse, un attentat terroriste, une manifestation. Je regarde, j’écoute, je sens, et ensuite j’essaye d’expliquer ce que j’ai senti. J’essaye de garder une distance avec les choses pour ne pas être submergé par ma sensibilité. Mais je n’y arrive pas toujours. Parfois, les choses me touchent malgré tout. Un attentat terroriste, ce n’est pas agréable.
 
Est-ce que tu essayes d’avoir une vision empathique. Avec les personnes sur lesquelles tu écris, notamment ?
 
Non. J’essaye de garder une distance émotionnelle. Que ce soit une observation froide, presque scientifique. C’est comme mettre les faits sous un microscope, pour ensuite raconter ce que tu vois. J’essaye de garder une distance, mais j’essaye seulement.
 
Et comment passes-tu de tes sensations empiriques à l’article rédigé ?
 
Je ne sais pas très bien. Je suppose que je recours un peu à l’écriture automatique, sans laisser ce qui est stocké ressurgir. Je cherche un mot, un phrase, une idée, un concept, qui accroche d’emblée le lecteur, son intérêt. Mais en réalité, je ne sais pas comment ça se fait. Je contrôle le mécanisme, mais je ne l’ai pas rationalisé. Je ne saurais pas l’expliquer, ni établir une méthode. Ce n’est pas tant la formule que le résultat qui m’intéresse. A partir du moment où je reçois une commande, je commence à penser au sujet, et je laisse couler les idées, les sensations et les informations. Je stocke tout ce qui peut aboutir à une idée, à un concept. Après, je vois si je les utilise. Mais tout ça ne m’intéresse pas beaucoup. Mais je ne sais pas si mes articles sont bons ou pas, ça c’est le lecteur qui le contrôle. Je n’ai pas l’impression d’écrire pour les autres. Ce qui m’intéresse, c’est le fait d’écrire, ce qui ressort.
 
As-tu déjà eu des problèmes à cause de ta profession ?
 
Oui. Des confrontations avec mes supérieurs, avec les gens sur lesquels j’écris : si c’est en bien, ils sont contents, sinon ; je suis un fils de pute. Mais ça fait partie du travail du journaliste, comme d’autres professions comportent leurs risques propres. Mais je n’ai pas surmonté ces problèmes, je leur ai seulement survécu.
 
Est-ce que ta vision du monde a changé en exerçant ce métier ?
(long silence)
 
Non. Non. Ma profession est une limite supplémentaire de ma vision du monde. C’est un facteur d’influence, mais ma vision du monde a changé au fur et à mesure que je vivais des choses, et une des principales choses qui me sont arrivées est ma profession. J’ai appliqué 40% des 40 dernières années de ma vie à ma profession, alors, logiquement, j’ai été influencé, mais pas d’une manière particulière. Ça fait partie d’un tout. Le journalisme, c’est ma vie.
 

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