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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 11:03

Nouvelle parue en septembre dans Centre Presse Aveyron.

Il se dit que décidément, le monde est divisé entre ce qui est étrange, et ce qui est familier. Là, il se trouve face à quelque chose d'étrange, quelque chose qu'il ne comprend vraiment pas. En 20 ans de dépannage amateur, non, il n'a jamais rencontré une telle situation. Elle s'est pourtant déjà présentée x fois par le passé. Elle est familière, cette scène. Car il est toujours prêt à donner un coup de main, Patou, il sait ce que ça fait de se retrouver planté par sa traître guimbarde sous le crachin, seul en pleine pampa, à la tombée de la nuit avec du travail à n'en plus finir et une facture dont le montant à venir lui chatouille déjà le fondement. Être dépendant de ces escrocs qui fixent le montant de son assurance lui arrache des soupirs de rage mêlés de résignation. Certes, la résignation l'emporte. Mais il est solidaire, Patou. Toujours. Il aide les automobilistes tombés en carafe. Sauf que là… Le jeune couple, faut croire, dont la sortie champêtre a été interrompue brutalement par un bout de métal rouillé, attend debout de l'autre côté de la clôture qu'il exhume son fidèle cric des tréfonds de son utilitaire fatigué. Il les observe. La femme se penche en avant, dit quelque chose au petit garçon habillé en superman en train de lui donner des coups de menton sur le tibia. Gosse mal élevé. Il cesse. Puis elle redresse la tête et rit en réponse à ce que vient de dire son mari, un barbu à l'air taciturne. Il ne les entend pas, depuis le bosquet où il gare son Partner, mais il les voit. Enfin plutôt il voit une forme, noire et inquiétante. Quand la femme s'est avancée vers lui et lui a fait arrêter son tracteur, il a sursauté. Il cherchait des yeux une bouche, une forme humaine reconnaissable derrière ce grillage de tissu où il a fini par distinguer une respiration, une présence mouvante, une attitude. Il n'avait qu'une envie, reculer de deux pas et laisser le couple en plan avec sa voiture, et partir comme prévu empiler les balles de foin sur le terrain de lous Tourpetous. Mais la femme s'est mise à parler et il a tout de suite reconnu l'accent sous la cape noire. Le même que celui de la gamine, partie à l'âge où on attrape encore les accents. L'accent de ces quartiers bétonnés des alentours de Toulouse, qui enrobe certaines consonnes d'un drôle d'habillage chuinté, qui bute violemment sur les débuts de phrases. Impossible de se tromper. Le couple vient de Toulouse. Il hésite un instant, ne sait pas de quel côté aborder la femme, s'avance d'un côté, puis de l'autre, cherche son regard, mais ne le trouve évidemment pas. La forme noire bouge, se tourne sous le tissu. Alors il se racle la gorge, hésite, puis lui tend le cric « c'est bon, je l'ai trouvé ».

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 17:53

Je suis tombée sur Laurent dans la cuisine d'une auberge de jeunesse de Medellín.

Quand on voyage à droite à gauche (dans mon cas à travers la Colombie), les amis restés au pays nous disent parfois que nous faisons des choses incroyables, hors du commun... Et on tombe toujours sur quelqu'un qui pour le coup semble vraiment faire quelque chose d'incroyable.

Laurent voyageait depuis cinq ans, au bas mot. Dans une vie antérieure, il était travailleur social en Belgique. Et puis, il y a eu ce moment de basculement où il a décidé de partir plusieurs mois en Afrique, puis en Amérique latine. Au Togo,un ami lui a offert/vendu deux petites statuettes en corne représentant un homme et une femme. Il a dit à Laurent que où qu'il aille il se sentirait chez lui s'il voyageait avec elles.

Alors, depuis, Laurent les emporte partout avec lui. Surtout, il les a intégrées à tous ses grands-soirs-d'avant-les-départs. En effet, faire son sac à dos avant de partir pour un périple de plusieurs mois n'est pas qu'une affaire logistique. Il faut tout préparer pour que la veille du départ tout (ou presque tout, en général il manque toujours un truc) soit prêt à empaqueter: vêtements, couverture, affaires de toilette, passeports et papiers multiples, clé USB, carnet de voyage, cadeaux...

Le moment venu, Laurent entre dans un état particulier. Il allume un bâton d'encens et se sert un verre de vin. Il pose ses statuettes dans un coin de la pièce pour qu'elles l'observent préparer son départ. Le sac se remplit assez vite, et Laurent le réorganise, le jauge, le ferme et le rouvre pour en vérifier le bon assemblage. Un peu ivre, Laurent met de la musique dans la pièce et ses gestes s'accordent avec son rythme. Il commence à visualiser les jours à venir, ailleurs, loin, dans la chaleur tropicale d'un quai de gare vietnamien ou l'humidité torride de la saison des pluies panaméenne. Pour l'instant il est encore dans l'atmosphère douillette et rassurante d'une maison connue, mais mentalement il est déjà en train de voyager. Il dépose chaque paquet dans son sac avec une certaine solennité. Tous ces objets gagnent, avec ce rituel, un caractère mouvant. Désormais ils vont le suivre partout où il ira, ils l'accompagneront dans leur pesanteur et leur fonctionnalité. Humble humain jeté sur les routes, Laurent sait que lui et son sac dépendront l'un de l'autre, qu'ils doivent constituer un tout cohérent face à leur vulnérabilité de voyageurs. Alors chaque geste est chargé de sens.

Quand tout est prêt, enfin, Laurent se saisit des statuettes et les met dans le sac avec le reste de ses affaires. Puis il le ferme. Il termine son verre de vin, éteint le bâton d'encens et, un sentiment de plénitude au fond du ventre, il part se coucher pour une courte nuit.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 11:35

Nelson le taxi s'arrête à ma hauteur alors que je rentre à pied du Causeway. Les îles de Naos, Perico et Flamenco sont rattachées à la terre ferme par une longue jetée bordée de palmiers. De part et d'autre de la route, des petits bateaux de pêcheurs, modestes embarcations de bois et indispensables gagne-pain, côtoient d'immobiles yachts rutilants. Les voitures filent sur la ligne droite.

Nelson ouvre sa fenêtre et me demande si j'ai besoin d'un taxi, et où je vais. Quelque chose me dit que je dois monter. « Plaza Albrook », dis-je en claquant la portière avant. Bien sûr le taxi me demande de quel pays je viens et ce que je fais ici. Je lui explique. « Tu plantes des arbres ? », se lance-t-il. « Moi, j'exporte des palmiers à Aruba où il en manque. J'y vais régulièrement. Avant j'étais plongeur sous-marin, je gagnais beaucoup d'argent mais j'ai eu un enfant et comme c'était très dangereux j'ai arrêté ». Nelson a passé une grande partie de sa vie sur des îles : Aruba, Majorque, et l'Irlande. Il parle le papiamento, une langue créole dérivée du néerlandais.

Mais alors, s'il sait tout ça et a fait tout ça, pourquoi est-il devenu taxi ? « Parce que dans mon taxi je suis le seul maître à bord. Quand j'écoute les gens parler je me rends compte que tout le monde cherche à trahir son voisin. Quand mes collègues se rendent compte que je suis riche, ils veulent profiter de moi ». J'écoute en silence. Nelson et tous ses attributs panaméens -baskets fluo, casquette sur la tête, drapeau bleu blanc rouge et étoiles qui pendouille du rétroviseur-, Nelson et sa placidité tropicale qui frise l'indifférence, me raconte ses déceptions. Un jour il est rentré chez lui à Galway et a trouvé sa femme au lit avec un autre homme. C'est comme si pour lui le monde s'était effondré ce jour-là.

Nous arrivons devant mon immeuble, et Nelson me lance un regard grave. Il me dit que je n'ai pas besoin de le payer, qu'il était heureux de pouvoir parler. Je m'extirpe de la voiture et aussitôt l'air humide et collant m'enveloppe. La chaleur nocturne enrobe mes jambes et mes bras nus, plaque mes habits contre mon corps, et c'est comme si des milliers de petits animaux duveteux se pelotonnaient contre moi en un instant. L'air chaud caresse mes joues.

Alors que je m'apprête à m'éloigner, Nelson ouvre sa portière et, d'une voix calme, me dit « Espero que superes todas las pruebas que tu mente te ponga (j'espère que tu sauras surmonter toutes les épreuves que ton esprit te soumet) ».

Nelson, le taxi
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 17:43

Claire, de l'agence d'intérim, est souvent vêtue d'un pull blanc qui semble tout doux. Elle doit avoir 23, 24 ans. Elle gère l'accueil de l'agence, les fiches de paies et les mauvaises nouvelles à annoncer aux intérimaires. C'est à elle que parlent en premier les ouvriers qui poussent la porte de l'agence et ont parfois encore un peu de plâtre collé aux tempes après une journée de travail.

Claire a des gestes rapides qui sont censés transpirer le professionnalisme. Ses dossiers sont toujours empilés bien droits et ornés de post-its de toutes les couleurs qui volètent dans l'air des climatiseurs. On aperçoit, dessus, sa belle écriture ronde. Claire a dû faire un BTS en gestion commerciale proactive de chaispasquoi ou une licence pro maîtrise de soi. Elle est toujours habillée avec classe, pas une mèche ne dépasse de ses cheveux impeccablement coiffés. Le soir, Claire se love sans doute sur son canapé avec son copain et ils regardent des séries dans lesquelles les pires drames n'ont jamais rien à voir avec le travail. Je l'imagine chaussée de pantoufles en forme de peluches, des vaches peut-être, ou une espèce de marsupiaux. Le week-end, Claire se perd avec son caddie et son chéri dans les galeries labyrinthiques d'Ikea. Si elle le voulait, son appart pourrait ressembler à ces intérieurs fantasmés qu'un bon génie a assemblés ainsi dans des hangars en périphérie de la ville.

Sa main tremble un peu quand, à l'agence, elle prend le téléphone. Sa voix n'est pas complètement assurée quand elle annonce à des cuisiniers que non, elle n'a pas de mission à leur confier pour le moment. Quand ils repartent, elle saisit nerveusement le téléphone, ou un tiroir, ou la perforatrice, et s'empresse de s'occuper d'un gros dossier. Claire veut être pro, elle veut se montrer efficace devant ses supérieures. Pourtant elle n'assume pas totalement de décider ainsi du temps des autres. Pendant ses études, elle n'imaginait sans doute pas que des gens beaucoup plus vieux qu'elle organiseraient leur emploi du temps en fonction de ce qu'elle leur dirait. Elle ne pensait pas qu'elle serait ainsi exposée au désarroi.

Claire veut être pro, mais elle n'est pas assez dupe ou pas assez endurcie. C'est cette petite lueur de doute que j'aime voir dans ses yeux quand je me pointe à l'agence d'intérim pour voir s'il y a une mission. Elle me demande alors d'une voix stressée, au débit rapide, si je sais ouvrir des huîtres. Elle guette ma réponse et meurt d'envie que je dise oui, elle a justement un client qui cherche quelqu'un pour ouvrir des huîtres pour un banquet pendant quatre heures. Hélas, je n'ai jamais appris à ouvrir d'huîtres. La mort dans l'âme, elle m'annonce qu'elle n'a rien d'autre.

Aujourd'hui, l'agence d'intérim en bas de chez moi a fermé. Je ne sais pas ce que sont devenues Claire ni ses collègues. Je me demande si Claire a gardé sa petite flamme d'humanité derrière son brushing parfait et ses gestes nerveux.

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