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Le peuple dominicain

Quelles sont les origines des Dominicains ?

 

Les Dominicains sont le reflet de l’histoire de leur pays. Celle d’Hispaniola est un condensé de fantasmes. C'est tout d’abord l’île, mythique, dans laquelle Christophe Colomb est arrivé en 1492. Elle constitue sa première base dans les Caraïbes, la première terre dont il va tenter d’exploiter les ressources au nom de la puissance européenne. J’ai compris sur place que pour comprendre la situation actuelle de l’île, il faut bien connaître son histoire, qui est assez complexe. Etudions-la sous l’angle de ses différents acteurs:

 

Les Taïnos

 

Hispaniola portait à l’origine le nom de Quisqueya ou de Hayiti (les sources divergent). Elle est devenue Hispaniola en hommage à la couronne espagnole. A l’arrivée de Colomb, l’île était habitée par les indigènes taïnos, venus d’Amérique du Sud 800 ans plus tôt. Environ 300 000 au total, ils étaient pêcheurs, cultivateurs et navigateurs, guerriers aussi lors de conflits avec les indigènes caraïbes voisins. Ils vivaient en tribus sous la houlette de cinq caciques, cinq grands chefs qui se partageaient l’île en autant de royaumes. Parmi les plus célèbres: Caonabo, grand résistant de l’invasion européenne, sa femme Anacaona, Hatuey, Enriquillo…

Christophe Colomb, après s’être installé avec ses hommes, retourne en Espagne faire part de sa découverte. A son retour, il constate que sa première garnison -composée en partie de bagnards- a été massacrée par les pacifiques Taïnos. En guise de représailles, il organise des expéditions punitives... qui tournent au bain de sang. La vue de ces Indiens nus, parés de bijoux en or, excite toutes sortes de convoitises de la part des conquistadors. Les colons repèrent des gisements et installent les premiers sites d’extraction de l’or dans le Cibao, au nord-est de l’île (dans la région de Santiago), pensant avoir trouvé l’eldorado tant rêvé. Cette activité demande beaucoup de main-d’œuvre et les Taïnos sont tout désignés pour travailler comme esclaves dans les mines. Mais ils résistent, lançant des offensives auxquelles les colons répondent par des rafles qui deviennent vite des massacres. Le génocide indigène commence. Les Taïnos meurent en masse, décimés par les maladies nouvelles apportées par les colons, le travail forcé, les mauvais traitements, les suicides collectifs ou les fuites dans la montagne, quitte à mourir de faim. Bartolomé de las Casas, grand défenseur des Indiens, décrit l’horreur de la situation en 1552 dans sa Très brève relation de la destruction des Indes (extrait):

 

« Comme nous l’avons dit, l’île Espagnole est la première où les chrétiens sont entrés et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples ; la première qu’ils ont détruite et dépeuplée. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s’en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail. […] Devant tant d’autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel […] les chrétiens commencèrent des tueries et des cruautés étrangères aux Indiens. Ils entraient dans les villages et ne laissaient ni enfants, ni vieillards, ni femmes enceintes ou accouchées qu’ils n’aient éventrés et mis en pièces, comme s’ils s’attaquaient à des agneaux réfugiés dans leurs bergeries. Ils faisaient des paris à qui ouvrirait un homme d’un coup de couteau, ou lui couperait la tête d’un coup de pique ou mettrait ses entrailles à nu. Ils arrachaient les bébés qui tétaient leurs mères, les prenaient par les pieds et leur cognaient la tête contre les rochers. »

 

L’histoire d’Hispaniola commence donc par un génocide, jamais remémoré puisque ses victimes ont intégralement disparu. Un tel passé pèse cependant lourd sur l’inconscient collectif.

On doit beaucoup de "découvertes" aux Taïnos: le maïs, le tabac, le barbecue, le coton, le hamac, la patate douce, la banane, l’ananas, la goyave, le canoë, mais aussi des peintures rupestres, des poteries, des sculptures et des figurines anthropomorphes. Comme on le verra plus loin, ces anciens habitants de l’île, malgré leur extinction et leur « oubli », constituent aujourd'hui une référence pour les Dominicains. Ils sont souvent magnifiés en « bons sauvages », victimes innocentes d’Européens barbares suscitant une nostalgie de paradis perdu. Ce qui est pourtant exagéré: à titre d’exemple, au Musée de l’homme dominicain à Saint-Domingue, on peut voir deux squelettes dans une vitrine. L’un, en position fœtale, est celui d’un cacique décédé de sa belle mort. L’autre, celui de sa femme préférée. Elle a été enterrée vivante à la mort de son mari: sa mâchoire est encore grande ouverte.

 

Les Européens

 

Les premiers Blancs émigrés aux Antilles ne sont pas représentatifs de l’Europe de l’époque, mais ce sont eux qui vont faire chavirer le destin de l’Amérique. Anciens bagnards, criminels en cavale ou même condamnés à mort, la plupart des premiers arrivants sont issus de milieux pauvres et cherchent avant tout à fuir un sort peu enviable. Personne n’accorde son crédit à la folle entreprise de Colomb, il engage donc 87 forçats lors de son premier voyage. Ils se sont engagés à l’aider dans sa tâche, c'est-à-dire évangéliser les sauvages et exploiter les richesses des « Indes ». En réalité, ces hommes sont ingouvernables. Les récits révèlent que leur supérieur avait du mal à se faire respecter d’eux et qu'à l’aller, déjà, les tensions allaient croissant entre les matelots et leur capitaine.

Quant à Colomb, s’il n’est pas le plus violent des conquistadors, s’enrichir et obtenir des faveurs après de la reine d’Espagne devient son obsession lorsqu’il découvre le nouveau continent.

Les ressources d’Hispaniola sont vite pillées: tous les Indiens meurent et les gisements s’épuisent. Son exploration est terminée à la fin du XVème siècle et les Espagnols s’en vont asservir d’autres terres. La population blanche de l’île passe de 14 000 à 500 familles en 1574. Le but de la couronne espagnole est en effet d’établir un Empire colonial, l’île reste donc une base d’organisation des expéditions proches. La première ville du Nouveau Monde, Saint-Domingue, ne sert plus que de port d’approvisionnement. Cependant, la suprématie de l’Espagne la dispute à celle du Portugal, ce qui attire la convoitise de la France, du Royaume-Uni et des Pays-Bas. Tandis que la puissance maritime espagnole périclite, des corsaires, soutenus par ces trois métropoles, s’attaquent aux Caraïbes. Saint-Domingue est alors une cible-clé car tous les galions espagnols y passent et qu’elle est peu protégée.

Les Espagnols ont surtout occupé la partie orientale de l’île, laissant la côte ouest dépeuplée: des corsaires et des pirates français profitent de cette négligence pour s’installer, dans le plus grand chaos, sur l’île de la Tortue, au large de l’actuel Cap-Haïtien. Cette position stratégique leur permet ensuite d’avancer dans l’intérieur des terres et de mettre en place de petites colonies. Ce sont surtout des aventuriers, des pirates indépendants et des boucaniers, attirés par des terres cultivables et le commerce des peaux: cela va servir de prétexte au gouvernement français pour revendiquer les terres sur lesquelles ils s’installent.

Le traité de Ryswick est signé entre l’Espagne et la France en 1697. Il partage l’île en deux: la partie occidentale, Saint-Domingue, sera sous la coupe française tandis que l’Est, Santo Domingo, reste une possession espagnole. Cette division est déterminante.

Les deux colonies ne connaissent pas la même évolution. Santo Domingo, déjà essoufflée,  s’appauvrit. Les Espagnols quittent leur territoire en nombre et seuls les plus pauvres des colons restent, vivant à grand-peine de terres exsangues et abîmées, au milieu d’esclaves dont ils partagent presque le niveau de vie. Cette soudaine proximité permet le brassage des populations beaucoup plus que dans l’autre partie de l’île. 

Saint-Domingue, elle, est la colonie la plus riche de l’empire français au XVIIIème siècle. Très prospère, elle alimente la métropole en sucre et en assure l’essentiel de la production mondiale. Les grands propriétaires blancs y règnent en maîtres sur une population d’esclaves quatre fois plus nombreux. Outre les prisonniers, on trouve parmi eux des colons désireux de faire fortune via l’agriculture et le travail, les femmes venues les épouser, des religieux, des militaires, des fonctionnaires, des aventuriers, et aussi des étrangers venus d’Espagne, de Flandres, d’Allemagne et du Portugal.

 

Les Africains

 

Les gisements d’or ayant été vite épuisés, Colomb tente une expérience en 1493: il met en terre les premiers plants de canne à sucre. La plante connaît un heureux développement sur le sol fertile d’Hispaniola et sa culture se diffuse dans l’île. Mais la main-d’œuvre fait défaut pour l’exploiter. Que faire ?

Dépourvus devant la non-résignation et le peu de résistance physique des indigènes, les Européens décident tout d’abord de faire venir d’autres Indiens des îles voisines « inutiles » (car improductives). La tentative échoue: ils meurent eux aussi comme des mouches. Les colons, en accord avec leurs partenaires lointains, décident alors d’importer massivement de la main-d’œuvre africaine à partir de 1520. Ils mettent en place le fameux commerce triangulaire entre les Antilles, la côte sud-ouest de l’Afrique et les grands ports d’Europe occidentale: les esclaves sont achetés sur les côtes africaines, acheminés par bateau jusqu’en Amérique, d’où part la production des îles vers l’Europe pour y être commercialisée, d’où les bateaux repartent vers l’Afrique, bouclant la boucle.

Si les Européens ont choisi précisément cette région d’Afrique pour y chercher de la main-d’œuvre, c'est parce que l’esclavage y existe déjà et qu’ils ont déjà pu se rendre compte de la « productivité » potentielle de ses habitants, plus forts et plus résistants que les Taïnos. Déportés, ils seront aussi plus dociles qu’eux.

Au cours du XVIème siècle, on estime que plusieurs dizaines de milliers d’Africains sont arrachés à leur terre natale pour être déportés vers Hispaniola. Ils appartiennent aux royaumes africains d’alors: wolofs, mandingues, fons, bérébérés, Yoruba, Efik, Seke, Ibo, Mende, Vai, Susu, Ashanti… Entre le XVIIème et le XVIIIème siècle, la population d’esclaves croît beaucoup. Leur prix aussi, dicté par l’engouement que connaissent le sucre et le cacao en Europe. Ils deviennent littéralement une marchandise précieuse. A leur capture, ils appartiennent à la même tranche d’âge, entre 16 et 20 ans. Et ce non seulement à cause de la force physique propre à cet âge, mais aussi parce que cela facilite leur acculturation. Leurs cultures étaient en effet transmises oralement, par les personnes âgées. Coupés de ces aînés, les jeunes esclaves sont donc d’autant plus fragiles et  influençables.

Par ailleurs, ce n’est pas un « morceau d’Afrique », comme on le pense souvent, qui est implanté en Amérique, mais « plusieurs individualités africaines » qui sont contraintes d’y vivre ensemble. Les esclaves ne se connaissent pas au moment où ils sont entassés dans les bateaux. Ils sont issus d’un grand nombre d’ethnies différentes qui ont chacune leur langue et leur culture, et leurs terres d’origine peuvent être très éloignées les unes des autres. Ils n’ont pas le droit et souvent pas l’occasion de parler leur langue natale, qui se perd alors vite. La langue de leurs maîtres leur est imposée, ainsi que leur échelle sociale – dans laquelle ils occupent la place la plus basse- qui n’a rien à voir avec leurs structures tribales africaines traditionnelles. Traités comme du bétail dans les bateaux qui les emmènent en Amérique, certains meurent pendant le trajet, les autres arrivent très affaiblis et offrent peu de résistance aux colons qui les réceptionnent. Ils sont ensuite répartis par propriétaires, destinations et fonctions. Leur sort varie d’un esclave à l’autre : la vie de l’esclave qui travaille à la culture de la canne à sucre sous les coups de fouet n’est pas la même que celle de la femme noire qui deviendra la maîtresse de son propriétaire, la nourrice de ses enfants et la femme de chambre de son épouse.

 
Si les premiers Noirs d’Amérique se sont généralement vu imposer la culture européenne dominante, ils ont aussi organisé une résistance culturelle clandestine :

  • La religion: les rites religieux des premiers arrivés continuent d’être perpétués et transmis en cachette, de nuit le plus souvent. Mais les planteurs le remarquent et les esclaves doivent inventer une forme de syncrétisme religieux pour dissimuler leurs cultes: ils mélangent leurs divinités africaines aux saints européens et maquillent leurs cérémonies sous des allures chrétiennes, donnant ainsi naissance à une religion originale à Santo Domingo: la santería, classée en 2001 par l’Unesco comme « patrimoine intangible de l’humanité ».
  • La musique: en beaucoup plus grand nombre que leurs maîtres, les esclaves vivent dans leurs « villages » sur les plantations. Ils peuvent donc jouer (discrètement) de la musique, à partir d’instruments fabriqués avec les moyens du bord. La musique est un pendant indispensable de la plupart de leurs cérémonies religieuses… et aussi un moyen de résister jour après jour à la vie qui leur est faite. Si les instruments de musique sont interdits, ils chantent en travaillant, sur des rythmes scandant leurs tâches.
  • La danse: elle se révèle un excellent moyen de combiner, sans support matériel, pratiques religieuses, apprentissage des techniques de combat et désobéissance discrète aux règles imposées par les colons. Véritable espace de liberté dans le quotidien des esclaves, c'est aussi un exutoire qui leur permet de tenir et d’entretenir leur corps plus harmonieusement que par le travail forcé. Ils inventent leur propre style, explorant et développant cet art que personne ne pourra leur voler. Il emprunte à la fois aux souvenirs africains et aux danses européennes pratiquées sur l’île (et notamment françaises: menuet, valse), dans les soirées mondaines, que les esclaves aiment singer. Bien sûr, les rythmes pratiqués par les esclaves ont été immédiatement réprimés pour leur érotisme et leur sensualité jugée outrancière. Cela ne les a pas empêchés de perdurer jusqu’à aujourd'hui.
  • La langue: les conditions de vie des esclaves, certains vivant dans des vastes enclaves éloignées de la maison de leurs maîtres, leur permettent de conserver une partie de ce qui fut leurs références d’origine (contes, légendes et personnages mythiques) en les adaptant à leur nouveau mode de vie. Ils modèlent leur langue parlée à ces besoins. D’où le créole, un habile détournement du français métissé de mots de plusieurs langues africaines, incompréhensible pour les colons.

 
On le voit, les esclaves ne manquent pas de ressources. Mais à Saint-Domingue, leur vie reste régie par le célèbre Code Noir, instauré à la fin du XVIIème. Il fait d’eux de simples objets, taillables et corvéables à merci, qu’il n’est même pas nécessaire de ménager tant la main-d’œuvre est abondante.

Il n’y a que deux portes de sortie pour les esclaves: l’affranchissement ou la fuite dans la montagne, qu’on appelle marronnage. Mais les affranchis sont peu nombreux à Saint-Domingue: pour être affranchi, il faut avoir été distingué par son maître. C'est un privilège. Et les blancs ont peur de leurs esclaves, beaucoup plus nombreux qu’eux. Les châtiments infligés à ceux qui décident de fuir, beaucoup plus systématiques, donnent froid dans le dos: langue coupée, coups de fouet, marquage au fer, peine de mort… Des chiens étaient dressés pour les rattraper et parfois pour les dévorer.

 

Les métis et la révolte

 

Les métis, issus de relations entre planteurs et femmes esclaves (parfois l’inverse), constituent la majeure partie de la population à Santo Domingo à la veille de l’indépendance. A Saint-Domingue, en revanche, ils ne sont qu’une poignée. Si leur sang blanc fait d’eux des hommes libres, leur sang noir les empêche d’être citoyens à part entière. Aux yeux des Blancs, ils ne sont que des « esclaves améliorés ».  

Cependant, ils reçoivent une instruction, sont en lien avec la métropole et peuvent consacrer du temps et de l’énergie à la formation de leur esprit, contrairement aux esclaves. Ils ne tardent pas à connaître les idées révolutionnaires de 1789 et à revendiquer des droits pour tous les non-Blancs. Ils s’insurgent contre les mauvais traitements subis par les esclaves, se retournant parfois contre leurs pères. Mais ces derniers ne veulent pas renoncer à leurs privilèges. Une âpre lutte commence.

L’étincelle provient d’un groupe d’esclaves tout juste arrivés d’Afrique, à Saint-Domingue en 1791. La révolte explose. Les esclaves, menés par les métis, forment bientôt des bandes armées et pillent le pays, détruisant les plantations et massacrant les colons. C'est la débandade. Les Blancs fuient leur colonie dévastée. L’indépendance est proclamée en 1804 et Saint-Domingue redevient Haïti: c'est la première république noire du monde.

 

La suite de l’histoire

 

 

La situation change aussi dans la partie orientale de l’île. Les troupes haïtiennes s’allient d’abord aux autorités révolutionnaires de la métropole pour chasser les Espagnols de Santo Domingo, qui est officiellement cédée à la France en 1795. Puis ils envahissent toute la zone pour leur propre compte. Les Espagnols regagnent la ville de Santo Domingo en 1809 et les deux métropoles quittent bientôt l’île, voyant qu’il n’est plus possible de la coloniser. C'est néanmoins un colon espagnol qui déclare le premier l’indépendance de la partie orientale en 1821.

Mais cette indépendance est éphémère: l’année suivante, en 1822, les Haïtiens envahissent à nouveau Santo Domingo. Ils sont expulsés en 1844 par ceux qui sont considérés comme les trois fondateurs de la République dominicaine: Sanchez, Mella et Duarte.
 

La République dominicaine comme Haïti connaissent par la suite des décennies de dictatures, d’instabilité politique et d’ingérence étrangère. Le calme revient en 1961 en République dominicaine, après que le général Trujillo, un despote ayant fait régner la terreur pendant trente ans sur son pays, ait été assassiné par ses proches.

 

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