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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 00:49

C'était un déplacement assez anodin, accompagner Eduardo au port de Turbo, la grande ville voisine, où un rendez-vous l'attendait. Son rendez-vous: la fille d'un leader paysan qui avait été témoin de son assassinat. Des paramilitaires avaient coupé sa tête puis joué au foot avec, de longues, terribles minutes, devant les villageois, au bord de la rivière, là où ils avaient l'habitude de venir se laver. Un témoin-clé, dans un cas emblématique dans le cadre du procès qui approche.

C'est mon premier accompagnement seule. Quand il est question de ne se déplacer que dans le centre-ville de Turbo, le niveau de sécurité a été évalué suffisant pour que les brigadistes se déplacent seuls avec la personne à accompagner. Je suis assez excitée. J'ai déjà pris la route au moins cinquante fois avec mon binôme. J'en connais déjà bien les courbes, les zones de brousse, les virages dangereux, les villages traversés, l'endroit où on pouvait s'arrêter au bord de la route pour acheter du yaourt, mais on a arrêté depuis qu'il nous a rendues malades, Jane et moi, un soir juste après l'avoir mangé. Je discute gaiement avec Eduardo dans le taxi. Il faut se méfier des chauffeurs de taxi, il y a beaucoup de mouchards parmi eux. Alors nous parlons de l'Europe. Très vite nous arrivons sur le lieu de rendez-vous, en face des bateaux en bois qui tanguent doucement sur une eau incroyablement noire et malodorante. Des débarcadères en bois, peints en rouge et jaune, font presque tout le tour du port. Les passagers s'y pressent. Quelques carcasses de bateaux à demi-coulées montrent leur proue ici et là dans l'eau. Sans guerre civile, le port de Turbo pourrait être beau. Il pourrait voir des bateaux en bon état acheminer des marchandises respectables. En fait, Turbo pourrait même devenir une ville bien plus importante, avec un commerce légal florissant. Son élan naturel est freiné depuis les années 30.

Le rendez-vous d'Eduardo se fait attendre. Des types tiennent les murs sous le patio du bar. Le témoin n'arrive pas. Un homme mal rasé s'approche alors et me serre la main en me disant "vous savez qui je suis ?". C'est sûrement un contact que je dois connaître. Je lui serre la main et me tourne vers Eduardo, qui semble être en train de penser la même chose. Il lui serre aussi la main. "Non, vous ne savez pas qui je suis ?", poursuit le type. Un courant d'air glacé s'installe sur l'esplanade du bar quand il récite: "Je suis des AUC. Je suis un paraco. Et je sais très bien pourquoi vous êtes là. Vous m'avez l'air bien calmes. Très, très calmes".

Hein quoi ? Je rêve ? Les AUC ne sont plus censées exister, maintenant il faut dire les Bacrim, les bandes criminelles. Mais on s'en fout, en fait. Ce type nous menace. Je me tourne vers Eduardo, qui est devenu livide. Mince, c'est à moi d'intervenir. Je dégaine mes outils: les directives présidentielles 07 et 09, et puis le super joker: "le général Martinez est tenu au courant de notre déplacement et il sait que nous nous trouvons ici".

Voilà. C'est ce que j'ai. C'est sensé marcher. A cet instant normalement la dissuasion doit fonctionner, la peur des conséquences diplomatiques, le coût politique très élevé à menacer des Européens, à ce qu'ils soient témoins de ces vilenies qui ont été pensées et orchestrées pour rester entre Colombiens, sur un territoire restreint, dans un milieu opaque. Brandir à bout de bras ma qualité de Française pour crier mon indignation devant ce dont je suis témoin: quoi, les milices d'autodéfense n'ont pas été démobilisées en 2005 ?! Elles existeraient donc encore ! Qu'entends-je ! Des menaces orales envers deux représentants d'organisations de défense des droits humains ?! Ciel, je vais me plaindre à mon ambassade !

Mais le type cille à peine. Il ne bouge pas, pas plus que les autres hommes autour de nous. Complices en civil ou simples passants, je sens bien que personne n'interviendra si l'homme décide de nous attaquer. Ou quelqu'un d'autre. Il n'a pas l'air armé, au centre de cette ville de taille importante, en milieu de matinée, avec beaucoup de passage, mais nous sommes dans un endroit où la violence a déjà ôté beaucoup de capacité d'intervention et de résistance au quidam moyen. C'est très dangereux de s'opposer aux paracos. Alors oui, tous ces passants nous laisseront nous faire tuer. Et puis c'est bizarre, il n'y a pas un seul policier alentour, alors qu'on les repère si vite d'habitude avec leur gilet jaune fluo.

Eduardo me demande à ce qu'on s'en aille, nous allons vite nous réfugier dans un magasin, je surveille l'entrée en appelant la permanence pour signaler un incident de sécurité. Nous devons quitter rapidement Turbo et mettons une éternité à trouver deux places dans un colectivo pour revenir sur nos pas. Les minutes sont incroyablement longues. Des gamins jouent autour de nous à la gare routière, les voitures pleines à craquer passent, ainsi que des cyclistes. Toute la petite vie de Turbo est là, affairée. Aujourd'hui ce fut notre tour d'entrer dans la logique de la menace, de courber l'échine devant elle, en renonçant à nos projets, en filant la peur au ventre face à ses allusions. Une voiture vide se présente enfin.

6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 19:40

Les types du quartier me racontent une histoire. Encore un de ces trucs atroces qui viennent du Magdalena. Un bien joli nom, pourtant, pour cette province du Nord de la Colombie. Le Rio Magdalena, imposant fleuve la parcourant, était réputé, en ces temps troublés, contenir plus de morts que de poissons. Hernan était de passage dans un des villages du bord du fleuve. Il livrait du gaz et en avait profité pour siroter une bière avec Beltran et Deiner dans la moiteur de la fin de journée. Le soleil donnait déjà des signes de chute imminente à l'horizon. Ils virent une petite barque de pêcheur passer. Un homme leur faisait de grands signes des bras, debout dans l'embarcation. "Il en arrive cinq!" criait-il. Cinq quoi ?

Un autre bateau arriva quelques minutes plus tard, descendant le fleuve sans capitaine. Cinq corps y étaient assis, nus, l'un derrière l'autre, décapités et les mains liées derrière le dos. Des hommes et des femmes. Toute la terrasse du bar se tut d'un coup. Le bateau filait tout droit. Il allait bientôt arriver au ponton.

Le maire qui était assis à sa table habituelle sauta sur ses pieds et dévala l'escalier jusqu'à la berge. "Arrêtez ce bateau !" criait-il. Manœuvres, journaliers, notables, ils firent tout ce qu'ils purent, à grands renfort de cordes, de bâtons, de filets, pour stopper la descente macabre de la chaloupe. Ils l'amarrèrent au rivage et restèrent glacés d'effroi devant ces corps sans tête, sans identité. "Il faut absolument leur trouver une sépulture", décréta le maire. "De toute façon, ils ne trouveront pas de place ailleurs, personne ne viendra les réclamer, et personne ne sait qui ils sont". Ce fut rapidement fait. Un petit emplacement fut donné à ces morts anonymes dont le voyage s'était terminé dans le village du bord du fleuve. On ne connaissait ni leurs noms, ni leur histoire, mais la marque des paramilitaires était évidente et leur but, limpide: liquider des adversaires et par la même occasion terroriser la population, annoncer ce qui arriverait à tous ceux qui leur résisteraient. Le curé eut des mots tremblants pour eux. C'était des corps jeunes. Les mères du village, qui avaient perdu un fils, parti dans les montagnes de Colombie, ou un mari, tué par l'armée, revêtu d'un uniforme afin de simuler la mort d'un guérillero au combat afin de toucher une prime, se réunirent autour des tombes fraîches. Elles n'avaient jamais retrouvé les restes des leurs, n'avaient pas d'os autour desquels pleurer. Alors, elles décidèrent d'adopter les ossements anonymes, de les chérir comme si c'était les leurs. Et régulièrement, elles venaient déposer sur leurs tombes de petites pierres peintes, vivement colorées, et de belles fleurs blanches.

Le bateau sans capitaine
22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 15:57

Décembre 2009: après un voyage mouvementé, de Philadelphie à Lyon en passant par Francfort et Montbéliard, au hasard du troc des Prem's, me voilà de retour à Lyon. Mon appartement ne m'a jamais semblé aussi froid. Il m'aurait fallu une cérémonie d'accueil, des gens qui font une haie autour de moi en dansant à l'entrée de mon immeuble. Je fais ce que je peux pour mettre un peu de couleurs, à défaut de me sentir chez moi. Je récupère une télé grâce au réseau freecycle, un objet pourtant très convoité dans le monde de la gratuité internautique. Je suis juste tombée la première sur cet email. Voilà un objet qui m'est très étranger. Je ne regarde jamais la télé. Pourquoi donc est-ce que j'ai sauté sur l'occasion de m'en procurer une ? Sans doute une envie de ressembler à tout le monde. ça fait tellement longtemps que je n'en ai pas allumée que je ne sais d'abord pas comment m'en servir. Je dois me procurer une antenne. Une fois chose faite, j'appuie un soir sur le bouton et... je tombe sur un film d'horreur. Je reste tétanisée devant ce que je vois. Valérie Damidot guide des familles qui veulent vendre vite leur logement car ils ont eu l'idée saugrenue de s'endetter sur 25 ans auprès de banques qui financent le trafic d'armes international pour en devenir les propriétaires. C'est bizarre, mais bon. Je découvre que des couples, âgés de seulement quelques années de plus que moi, vivent dans des maisons étonnamment spacieuses. Encore plus fou, au lieu de partir en voyage ils se sont endettés pour un deuxième logement, sans même avoir vendu le premier. Enfin disons que c'est un autre type de voyage. Certains doivent vendre leurs habits pour payer leur crédit. Et à côté de ça ils travaillent du matin au soir ! Je tremble en voyant avec quelle aisance ces gens ont investi des murs de béton, dans les banlieues lointaines et sans âme de grandes villes anonymes. ça n'a pas l'air de les déranger le moins du monde. A quel point ils ont l'air de tenir à leur bien alors que moi j'ai toutes les peines du monde à supporter les quatre murs qui m'entourent. Valérie Damidot m'amuse cependant car elle donne des ordres aux artisans, demande au carreleur de préparer le café, au peintre de porter des trucs lourds... Je suis un peu fascinée par ce film d'horreur, si éloigné de mon quotidien. Parfois, je cache mes yeux quand l'émotion devient trop forte. "Il faut abattre la contre-marche des escaliers pour faire entrer la lumière dans le salon", ordonne-t-elle. Et tchac tchac, trois coups de barre à mine et c'est fait. La contre-marche a volé en éclats et la lumière entre dans le salon. Vu l'angle sous lequel c'est filmé, je me dis que pas de doute, la maison a vraiment gagné en cachet, et Sylvain et Nathalie arriveront bien à la vendre, leur baraque, sans être obligés de se faire un sang d'encre à chaque jour qui passe. C'est sûr qu'ils n'y pensent pas, au vaccin contre la fièvre jaune et aux promotions du National express. Après Sylvain et Nathalie, il y a l'histoire d'un couple qui veut simplement changer de logement et qui a surtout l'air de s'ennuyer dans la vie. Comme on me l'a dit plus d'une fois, je suis tentée de commenter: "Vous savez, si vous partez, vous emporterez vos problèmes avec vous où que vous alliez".

Published by Léonie - dans Récits de voyage
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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 15:54

Nous sommes allongés sur mon lit. Les pales du ventilateur tournent au-dessus de nos têtes tandis que, la tête appuyée sur le coude, je te parle de ma soirée d'adieux. Mon au revoir au Panama. Je parle depuis un petit moment quand tu m'annonces que tu ne viendras pas. Tu es triste que je parte, et tu me dis que tu n'aimes pas les soirées d'adieux. Ce soir est donc la dernière fois qu'on se voit. Après, on gardera le contact sur Facebook, Whatsapp et Skype, bien sûr, mais ça ne sera plus pareil. Tu ne viendras plus me chercher au Multiplaza avec ta camionnette chargée d'outils. Tu ne m'emmèneras plus prendre l'apéro le soir sur un banc devant les écluses de Miraflores. Tu ne me parleras plus de tes enfants, de ton ex. Je m'allonge sur toi et blottis mon visage contre ta poitrine. Très vite mes larmes coulent sur les poils de ton torse. Je ne peux pas m'empêcher de sangloter. Bien sûr, à partir du moment où je t'ai parlé de ma date de retour, et surtout quand le patron a décidé de me ramener plus tôt que prévu au siège français, j'ai rejoint dans ta tête la case des relations sans lendemain. Je me rends compte de tout ça seulement ce soir et je pleure à n'en plus finir, tandis que le ventilateur continue de tourner ses pales, impassible, au-dessus de ma tête.

Au revoir Panama
Published by Léonie - dans Récits de voyage
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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 21:56
Muettes blessures - concours de nouvelles d'Espalion (j'ai gagné le premier prix ! youhouuuu !!!)

Concours de nouvelles « Mémoire de famille » sur le thème 14-18.


Quand Ernest arriva dans son village natal avec les rescapés de sa garnison, le soleil brillait. Ils avaient marché quatre jours entiers depuis la caserne, jusqu'à retraverser la grande ville désormais détruite, longer les coteaux autrefois familiers dans le silence de l'hiver et retrouver le village qu'ils avaient quitté quatre ans plus tôt. Ce temps insolent énerva Ernest.
Il n'avait pas pensé au retour. Pendant tous ces mois de guerre, Ernest n'avait pensé qu'à une chose : sa mort prochaine et certaine, identique, à peu de choses près, à celle de tous ces compagnons morts avant lui dans la boue des tranchées. Sa mort lui semblait alors d'une telle évidence que l'espoir même de revoir les siens un jour avait déserté son esprit. Oui mais voilà, Ernest n'était pas mort. Ernest aurait pu, aurait dû mourir, mais Ernest n'était pas mort. Il avait survécu, et avec lui Duriaux, Scantini et Droux, les seuls rescapés sur les vingt-sept gaillards qui avaient quitté le village quatre ans plus tôt.

Lorsque les maisons furent en vue, les quatre hommes, sans se concerter, firent une halte sous le grand chêne au bord de la route qui menait aux premières fermes. Pour se donner une contenance, Duriaux sortit sa gourde et but quelques gorgées de l'eau qu'ils avaient demandée quelques heures auparavant en passant devant une bergerie à moitié en ruines. Un vieil homme les avait regardés s'approcher. Quatre hommes épuisés, aux regards vides et aux uniformes bleu marine tachés de boue. Il était allé remplir leurs gourdes et les leur avait tendues sans un mot. Tandis que Duriaux buvait, Scantini laissa tomber sa besace à terre et, du bout de ses béquilles, se dégagea un espace entre les feuilles mortes avant de s'effondrer lui-même sur le sol. « Ne crève pas si vite, Scantini, il va encore falloir arriver chez nous », lâcha Duriaux, et cette allusion à la triste ironie d'être encore en vie leur arracha à tous un sourire.
- Vous avez vu, dit Droux, le vieux Pujol n'a pas moissonné son champ.
- Peut-être que son bœuf a clamsé, suggéra Scantini.
- Ou qu'il l'a mangé, ajouta Duriaux.
- Ou que le vieux est mort, reprit Scantini.
Les quatre hommes contemplèrent un long moment le champ couvert de longues herbes mortes comme si l'image de cette végétation pourrissante allait leur apporter des réponses.
Ernest se tourna alors vers ses compagnons : « Et maintenant, comment faisons-nous ? »
Tous se regardèrent et virent au fond des yeux des autres le reflet de leurs propres doutes, un reflet si lourd, si profond, si insupportable que vite ils détournèrent leur regard. Comment rentrer chez eux ? Comment affronter le fait d'être encore en vie quand tant d'autres avaient succombé et ne reviendraient jamais ? C'était comme si soudainement le danger imminent qu'ils avaient côtoyé ensemble pendant cinquante mois s'était évaporé et les laissait là, désemparés. Eux qui s'étaient habitués à l'horreur se retrouvaient soudain face à l'angoisse inattendue de la survie. Arrivés si près de chez eux, ils se sentirent égarés, d'une désorientation si profonde que tous gardèrent le silence. Ils avaient longtemps fantasmé sur cet instant. Entre deux rondes, pendant qu'ils allaient au ravitaillement, ils parlaient de leurs femmes, de leurs enfants qu'ils n'avaient pas vu grandir. Les retrouver serait un miracle. Tu vas voir, je suis sûr qu'elle m'a attendu. Elle ne peut pas se passer de moi. Quand je rentrerai au village, je referai la charpente de la maison, elle en a besoin. Oui, il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là. Imagine que le bois ait pourri et qu'une poutre tombe ! Pour se rassurer, ils se concentraient sur des détails. La vigne à tailler devant la fenêtre de la cuisine. Les foins, avaient-ils été rentrés ? Et le petit, avait-il déjà commencé à parler ? Est-ce qu'il me ressemble ?

Ils s'étaient attendus à tout pour leur retour au village, mais pas à ce que ça arrive réellement. Pas à ce que leur désespoir trouve un jour un terme. Ils n'avaient pas pu ou pas voulu imaginer ça : quatre hommes dans la fleur de l'âge mais blessés dans leur chair, épuisés par la marche, le froid et les privations, quatre hommes esquintés dans leur cœur et plaisantant à l'entrée du village qui les avait vu vivre comme des vieillards désabusés. Ils ne ressentaient que du vide en eux. Le triste spectacle de la jambe manquante de Scantini et de l’œil arraché de Droux étaient des rappels trop visibles et dérangeants de ce qu'ils avaient vécu. Même si ce n'en était qu'une infime proportion. Même si, en fin de compte, ces mutilations n'étaient pas tout ce que la guerre leur avait pris. Cette jambe, cet œil n'étaient qu'une jambe et qu'un œil, et ces bouts de corps manquants ne parlaient pas de tous les autres bout de corps manquants, tous les bras arrachés, les viscères éclatant des ventres, tous les crânes fracassés. Ils ne parlaient pas des vingt-trois manquants au bataillon. Tous ces noms, tous ces soldats tombés au champ, qu'on pourrait désormais honorer dans le confort des cérémonies, des salons, des mouchoirs.
Mais eux, les soldats survivants, sentaient qu'ils partageaient là des souvenirs bien lourds, qui n'avaient pas leur place dans le champ du vieux Pujol, sur la place du village ou au café. Ils sentirent aussi qu'ils étaient désormais liés. Cette halte au retour de la guerre serait leur dernier souvenir de soldats commun.
Ernest perçut le trouble chez ses compagnons. Ce moment lui semblait être un défi fait à ses souvenirs. Cette misérable effraction de la réalité dans son cœur lourd lui donna un instant envie de rire. Il était bien pouilleux, le retour des héros de la patrie ! En fait d'héroïsme et de gloire, Ernest fut le premier des quatre à comprendre que rien ne serait plus jamais comme avant.

Quand il l'aperçut, Ernest ralentit. Le village résonnait déjà de grands cris, de joie ou de surprise, d'effarement mutuel surtout. Les veuves et les orphelins lançaient des regards lourds de reproches aux rescapés. D'amers rictus hantaient leurs traits quand ils les saluèrent sur la place du village. Ernest progressait à petits pas résolus sur le chemin en terre, et Rose se tenait sur le pas de la porte de leur maison, les bras croisés. Elle avait l'air fatigué. Ses joues s'étaient creusées, son ventre arrondi lui parut très lourd, mais il reconnut tout de suite ces yeux bleu pâle, profonds, calmes, de cette dureté presque minérale que la guerre semblait avoir accentuée.
Il ne sut d'abord pas comment l'aborder. Son ventre imposant de femme enceinte lui interdisait de la prendre tout de suite dans ses bras. Surtout, son regard transparent l'inhiba. Au fil des permissions, il avait vu sa Rose changer. La jeune femme passionnée et intransigeante qu'il avait épousée en 1912 s'était muée en une femme âpre à la survie, défendant farouchement sa maison, son lopin de terre et ses animaux. Ernest avait deviné que l'impérieuse nécessité de se nourrir et de se défendre s'était transcendée pour son épouse en un apprivoisement de sa propre force. Cela l'avait aidée à tenir. Aussi, quand ses yeux traversèrent ceux de Rose, il n'y vit pas une once du réconfort qu'il espérait y trouver. Il y lut un cri de rage muet. Ce fut elle qui rompit ce face-à-face la première en posant ses mains froides sur les avant-bras d'Ernest. Il reconnut ce geste, vaguement soulagé. « Tu es rentré », dit-elle simplement. Ses mains glissèrent vers les siennes, et par une légère pression elle l'entraîna à l'intérieur de la maison.

Rose avait réorganisé la pièce principale de manière à pouvoir y concentrer l'essentiel de ses activités. Les cageots de légumes et les sacs de charbon jouxtaient l'imposant poêle en faïence. Des étagères improvisées, faites de briques et de planches, abritaient quant à elle une pile de journaux, de la vaisselle et les travaux d'aiguille de Rose. Le long du mur, les chaises étaient disposées autour du poêle, comme protégées du monde extérieur par ce mur de victuailles et de matériaux.
Ce mélange incongru irrita Ernest. « Mais pourquoi les sacs de charbon ne sont pas à la cave ? », siffla-t-il, trouvant dans ce prétexte un exutoire à son malaise persistant.
- Ils sont trop lourds pour moi, répondit Rose, et comme tu n'étais pas là je les ai mis là où j'en aurais le plus besoin.
Cette réponse le laissa coi. Elle l'énervait avec ses sacs de charbon. Certes ils étaient lourds, mais le nouveau visage qu'elle avait donné à sa maison lui déplut. Les choses n'étaient pas à leur place. Il ne la reconnaissait pas.
Il laissa tomber son barda sur le sol et arpenta lentement leur demeure. Rose le suivit dans chaque pièce, sans un mot.
- Vous avez fait bonne route ? » l'entendit-il dire dans son dos.
Ernest soupira. Il avait quatre jours de marche dans les jambes et n'avait pas fait bonne route. La route avait bien failli avoir raison de lui, lui faire regretter son retour. La route avait été une défaite. Lui et ses compagnons s'étaient mépris sur l'accueil qu'ils allaient recevoir. En fait de respect solennel envers ceux qui s'étaient battus pour la liberté et l'avaient payé si cher, il trouvait sa femme murée dans une sorte de colère silencieuse.
- Vous avez contourné le Mont qui pleure ? On pensait vous voir arriver hier, poursuivit Rose, et en terminant sa phrase sa voix trembla un peu.
Il la regarda et perçut un infime tressaillement de son menton.
- Eh bien, nous sommes là aujourd'hui, répondit-il sèchement.
Le visage de Rose se ferma.
- Je devrais accoucher très bientôt, lui apprit-elle, la sage-femme va passer tout à l'heure.
- La sage-femme ?
- Oui, Mathilde, de Briquicourt. C'est elle qui s'occupe des enfantements maintenant.
- Mais depuis quand est-elle sage-femme ? N'était-elle pas chiffonnière au départ ?
- Si, mais quand la vieille Rosalie est morte, il ne s'est trouvé plus personne pour accompagner les femmes en couches de chez nous. Leurs maris étaient parfois morts. Alors Mathilde nous a tous surpris en nous apprenant que sa mère lui avait appris à mettre au monde les enfants.
- Une chiffonnière s'occupe maintenant des enfantements ?
- Oui, et elle le fait très bien.
- Mais va-t-elle venir nous déranger ce soir alors que je rentre de la guerre ?! s'énerva Ernest.
- Tu préfères que je reste sans soins à quelques jours de mon accouchement ? répliqua Rose en une pique qu'il reconnut enfin. La répartie de Rose le laissait déjà désarmé, avant la guerre.
- Mais elle peut venir demain, non ?
- Non, je lui ai dit de passer ce soir, et ainsi tu la rencontreras.
Ernest sentit qu'il ne gagnerait pas sur ce terrain. Imaginer une étrangère, dans sa maison étrangère, avec sa femme devenue une étrangère, lui était pénible alors qu'il n'avait qu'une envie : que Rose se blottît contre lui et lui dise à quel point il lui avait manqué, qu'elle avait eu aussi peur que lui. Mais ce n'était pas de la peur qui transparaissait chez Rose. Elle était devenue distante.

Le lendemain, le maire les recevait. Dans son bureau glacial, l'atmosphère empesée parut d'emblée insupportable à Ernest. Le maire se tordait les mains devant eux, s'épanchant en poncifs qu'il n'écoutait que d'une oreille. « A vous qui avez combattu pour la nation… je tiens à exprimer au nom de tout le village notre gratitude… les hommes comme vous doivent être un exemple pour les jeunes générations... ». Quand le maire lui tendit la main, Ernest eut un instant d'hésitation. Le vieil homme courbé devant lui n'exprimait que la surface d'une gratitude, l'ébauche d'une reconnaissance. Il lui sembla soudain à mille lieues d'Ernest, à mille lieues des obus et des explosions. Jamais une bombe n'avait atterri à quelques mètres de lui. Jamais il n'avait vu un cheval éventré tomber à terre. Aussi Ernest se saisit-il de sa main avec quelque renoncement. Le dégoût fit son chemin en lui. Il serra alors la main du maire, qui lui lança un regard surpris, dans sa paume valide de jeune homme. Un peu rudement, Ernest lui demanda : « L'ancien combattant vous remercie de votre gratitude, Monsieur le Maire, mais quand vais-je récupérer ma place ? »
- Mais… vous êtes chez vous, mon ami.
- Ah oui ? Vous êtes sûr ?
Dans la foule présente, quelques regards se tournèrent vers lui, gênés. Seuls les visages narquois de Droux, Duriaux et de Scantini, appuyé sur sa béquille, lui adressèrent une muette approbation.
- Vous devez être épuisé par votre longue route, mon ami, repris le maire en retrouvant son ton paternel. Puis il s'adressa de nouveau à la foule, ignorant Ernest. « Allons donc maintenant faire le tour de tout ce qui doit être reconstruit. La tâche sera rude, croyez-moi, et chacun pourra en prendre sa part ». Il lança un dernier regard qui se voulait bienveillant à Ernest, mais sans le regarder vraiment, et descendit les escaliers de la mairie sous le fronton de laquelle on avait accroché un drapeau tricolore.

La cohorte des rescapés, des orphelins et des veuves de guerre trottinait sous le crachin. Le maire, à l'avant de la colonne, ponctuait la marche de commentaires « Nous allons reconstruire la grange de Lucienne pour garder les récoltes ». Essoufflé, il montra un tas de pierres : « Ici serons logées trois familles », puis, à la sortie du village, près du grand chêne, il se tourna vers Ernest et lui dit « nous avons voulu le couper pour construire des poutres, mais comme c'était le plus vieil arbre du village, nous l'avons gardé à titre symbolique. A la place, nous avons fait une coupe dans le bois de Fausses-Reposes. ». A cet instant, tandis que le maire lui parlait, la réalité pour Ernest s'évapora. A la seconde d'avant, il écoutait, les dents serrées par la colère et l'amertume, le vieil édile bedonnant. Et puis c'est comme si Ernest était sorti de son corps. Il se sentait toujours présent physiquement, mais son âme, ses émotions, avaient quitté la lourdeur terrestre. L'Ernest qui ressentait était allé se nicher quelque part, dans quelque endroit secret où les hommes disparaissent quand le présent trébuche devant sa propre absurdité. Ernest observa fasciné ce changement qu'il semblait être le seul à percevoir. Il ne sentait plus rien. Il y avait toujours un démobilisé écoutant la logorrhée lénifiante du maire. Oui, quelqu'un était là, quelqu'un qui lui semblait être lui, qui avait sûrement été lui dans un passé lointain. Mais ce quelqu'un était brusquement devenu une enveloppe vide.
Ernest enfonça ses ongles dans ses paumes pour vérifier qu'il existait toujours. Il sentit la légère morsure dans sa chair, mais était-ce bien ses mains, sa chair ? Il lui sembla que tout d'un coup plus rien n'était fiable. Ses jambes le portaient, mais était-ce bien les jambes qui l'avaient vu courir sur les champs de bataille ? Il ne les reconnaissait pas. Il contracta ses épaules : oui, elles étaient bien là, noueuses, tendues, mais il ne reconnut pas ses épaules non plus. Ce ne pouvaient pas être les mêmes épaules qui avaient soutenu sa tête ces dernières années. Ces épaules-là, cette tête-là étaient ailleurs, tout son être s'en était allé dans un endroit plus hospitalier, et ce qui restait là, debout dans la boue, sous le crachin, ce qui restait, il ne savait pas ce que c'était. Une main toucha une tête, arracha quelques cheveux. Le bras retomba. Ces cheveux étaient morts eux aussi. Entre ces doigts il y avait les cheveux d'un homme, des cheveux châtain, sans intérêt, sans but, sans vie. Ce corps n'avait plus aucun sens.
Ce qui restait encore là, à observer la scène, fut le témoin d'un drastique assèchement du monde. La foule autour de lui n'était plus une foule d'êtres humains fatigués, pressés de se mettre à l'ouvrage, mais un tas de mouvements, de visages, de pas, de gestes éparpillés. Plus de trace de vie humaine dans cet amas de corps grelottants et soupirants. La cohérence des choses avait volé en éclats. Une bourrasque de vent interrompit le flot de paroles du maire. Ce qui avait été Ernest sentit la bourrasque mais Ernest lui-même ne sentit pas la morsure du froid. Il vit la chair de poule naître sur la peau de ses bras mais Ernest n'avait plus ni froid, ni mal, ni faim, ni sommeil, et il sentait que cet état allait perdurer encore longtemps.

Les jours passèrent, et chacun s'attela à la tâche impossible de reprendre la vie comme avant. Ses souvenirs obsédaient Ernest. Il s'arrangeait pour aller se coucher quand Rose, épuisée par ses longues journées passées à s'occuper du potager, des animaux et son travail à la fabrique, s'était endormie. Il marchait de long en large dans le salon et quand il entendait enfin son souffle régulier dans leur chambre, il s'approchait d'elle une bougie à la main et la regardait. Le visage de Rose, dans son sommeil, perdait de sa dureté. Il aurait voulu avoir accès à elle, lui dire combien il avait espéré la revoir, que ce masque de froideur dont elle se parait comme une armure dégèle enfin.
Mais l'armure restait en place et Ernest se sentait alors en proie à ses démons. Les souvenirs le tourmentaient. Le visage de la violence avait pris de multiples formes, mais il n'était jamais aussi implacable que dans son sommeil. Ernest redoutait la nuit. Il mettait beaucoup de temps à s'endormir, et régulièrement se réveillait le cœur battant à tout rompre, nageant dans sa sueur.

Après une autre nuit sans sommeil, Ernest arriva devant le bois. Les hautes cimes des bouleaux tanguaient au rythme des coups de vent. Leurs branches sombres se détachaient sur le fond du ciel gris, ondulant doucement. Ernest fixa son attention sur ces branches. Il les voyait, mais elles lui semblèrent ne plus exister. Un jour, il y a longtemps, ces branches avaient eu droit à toute l'attention, intacte, gorgée d'émotions, d'Ernest. Il aimait se promener vers le bois et admirer leurs silhouettes au coucher du soleil. C'était avant la guerre, avant que des hommes politiques décident que son corps devait aller au front. Cette époque lui semblait désormais inaccessible. Toute tendresse avait disparu de cette vision. Les branches des bouleaux n'étaient plus que l'ossature sèche et stérile d'un monde tout aussi sec et stérile, jusque dans ses plus improbables recoins. La sève du monde avait disparu. Ernest n'aurait jamais cru qu'une telle chose fût possible un jour : il était vivant dans un monde mort. Où qu'il tournât la tête, le même pathétique spectacle d'êtres insensés, de visions absurdes s'offrait à lui. L'anesthésie complète de tous ses sens le mortifiait. Comment donner le change ?

Published by Léonie
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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 17:53

Je suis tombée sur Laurent dans la cuisine d'une auberge de jeunesse de Medellín.

Quand on voyage à droite à gauche (dans mon cas à travers la Colombie), les amis restés au pays nous disent parfois que nous faisons des choses incroyables, hors du commun... Et on tombe toujours sur quelqu'un qui pour le coup semble vraiment faire quelque chose d'incroyable.

Laurent voyageait depuis cinq ans, au bas mot. Dans une vie antérieure, il était travailleur social en Belgique. Et puis, il y a eu ce moment de basculement où il a décidé de partir plusieurs mois en Afrique, puis en Amérique latine. Au Togo,un ami lui a offert/vendu deux petites statuettes en corne représentant un homme et une femme. Il a dit à Laurent que où qu'il aille il se sentirait chez lui s'il voyageait avec elles.

Alors, depuis, Laurent les emporte partout avec lui. Surtout, il les a intégrées à tous ses grands-soirs-d'avant-les-départs. En effet, faire son sac à dos avant de partir pour un périple de plusieurs mois n'est pas qu'une affaire logistique. Il faut tout préparer pour que la veille du départ tout (ou presque tout, en général il manque toujours un truc) soit prêt à empaqueter: vêtements, couverture, affaires de toilette, passeports et papiers multiples, clé USB, carnet de voyage, cadeaux...

Le moment venu, Laurent entre dans un état particulier. Il allume un bâton d'encens et se sert un verre de vin. Il pose ses statuettes dans un coin de la pièce pour qu'elles l'observent préparer son départ. Le sac se remplit assez vite, et Laurent le réorganise, le jauge, le ferme et le rouvre pour en vérifier le bon assemblage. Un peu ivre, Laurent met de la musique dans la pièce et ses gestes s'accordent avec son rythme. Il commence à visualiser les jours à venir, ailleurs, loin, dans la chaleur tropicale d'un quai de gare vietnamien ou l'humidité torride de la saison des pluies panaméenne. Pour l'instant il est encore dans l'atmosphère douillette et rassurante d'une maison connue, mais mentalement il est déjà en train de voyager. Il dépose chaque paquet dans son sac avec une certaine solennité. Tous ces objets gagnent, avec ce rituel, un caractère mouvant. Désormais ils vont le suivre partout où il ira, ils l'accompagneront dans leur pesanteur et leur fonctionnalité. Humble humain jeté sur les routes, Laurent sait que lui et son sac dépendront l'un de l'autre, qu'ils doivent constituer un tout cohérent face à leur vulnérabilité de voyageurs. Alors chaque geste est chargé de sens.

Quand tout est prêt, enfin, Laurent se saisit des statuettes et les met dans le sac avec le reste de ses affaires. Puis il le ferme. Il termine son verre de vin, éteint le bâton d'encens et, un sentiment de plénitude au fond du ventre, il part se coucher pour une courte nuit.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 11:35

Nelson le taxi s'arrête à ma hauteur alors que je rentre à pied du Causeway. Les îles de Naos, Perico et Flamenco sont rattachées à la terre ferme par une longue jetée bordée de palmiers. De part et d'autre de la route, des petits bateaux de pêcheurs, modestes embarcations de bois et indispensables gagne-pain, côtoient d'immobiles yachts rutilants. Les voitures filent sur la ligne droite.

Nelson ouvre sa fenêtre et me demande si j'ai besoin d'un taxi, et où je vais. Quelque chose me dit que je dois monter. « Plaza Albrook », dis-je en claquant la portière avant. Bien sûr le taxi me demande de quel pays je viens et ce que je fais ici. Je lui explique. « Tu plantes des arbres ? », se lance-t-il. « Moi, j'exporte des palmiers à Aruba où il en manque. J'y vais régulièrement. Avant j'étais plongeur sous-marin, je gagnais beaucoup d'argent mais j'ai eu un enfant et comme c'était très dangereux j'ai arrêté ». Nelson a passé une grande partie de sa vie sur des îles : Aruba, Majorque, et l'Irlande. Il parle le papiamento, une langue créole dérivée du néerlandais.

Mais alors, s'il sait tout ça et a fait tout ça, pourquoi est-il devenu taxi ? « Parce que dans mon taxi je suis le seul maître à bord. Quand j'écoute les gens parler je me rends compte que tout le monde cherche à trahir son voisin. Quand mes collègues se rendent compte que je suis riche, ils veulent profiter de moi ». J'écoute en silence. Nelson et tous ses attributs panaméens -baskets fluo, casquette sur la tête, drapeau bleu blanc rouge et étoiles qui pendouille du rétroviseur-, Nelson et sa placidité tropicale qui frise l'indifférence, me raconte ses déceptions. Un jour il est rentré chez lui à Galway et a trouvé sa femme au lit avec un autre homme. C'est comme si pour lui le monde s'était effondré ce jour-là.

Nous arrivons devant mon immeuble, et Nelson me lance un regard grave. Il me dit que je n'ai pas besoin de le payer, qu'il était heureux de pouvoir parler. Je m'extirpe de la voiture et aussitôt l'air humide et collant m'enveloppe. La chaleur nocturne enrobe mes jambes et mes bras nus, plaque mes habits contre mon corps, et c'est comme si des milliers de petits animaux duveteux se pelotonnaient contre moi en un instant. L'air chaud caresse mes joues.

Alors que je m'apprête à m'éloigner, Nelson ouvre sa portière et, d'une voix calme, me dit « Espero que superes todas las pruebas que tu mente te ponga (j'espère que tu sauras surmonter toutes les épreuves que ton esprit te soumet) ».

Nelson, le taxi
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 17:43

Claire, de l'agence d'intérim, est souvent vêtue d'un pull blanc qui semble tout doux. Elle doit avoir 23, 24 ans. Elle gère l'accueil de l'agence, les fiches de paies et les mauvaises nouvelles à annoncer aux intérimaires. C'est à elle que parlent en premier les ouvriers qui poussent la porte de l'agence et ont parfois encore un peu de plâtre collé aux tempes après une journée de travail.

Claire a des gestes rapides qui sont censés transpirer le professionnalisme. Ses dossiers sont toujours empilés bien droits et ornés de post-its de toutes les couleurs qui volètent dans l'air des climatiseurs. On aperçoit, dessus, sa belle écriture ronde. Claire a dû faire un BTS en gestion commerciale proactive de chaispasquoi ou une licence pro maîtrise de soi. Elle est toujours habillée avec classe, pas une mèche ne dépasse de ses cheveux impeccablement coiffés. Le soir, Claire se love sans doute sur son canapé avec son copain et ils regardent des séries dans lesquelles les pires drames n'ont jamais rien à voir avec le travail. Je l'imagine chaussée de pantoufles en forme de peluches, des vaches peut-être, ou une espèce de marsupiaux. Le week-end, Claire se perd avec son caddie et son chéri dans les galeries labyrinthiques d'Ikea. Si elle le voulait, son appart pourrait ressembler à ces intérieurs fantasmés qu'un bon génie a assemblés ainsi dans des hangars en périphérie de la ville.

Sa main tremble un peu quand, à l'agence, elle prend le téléphone. Sa voix n'est pas complètement assurée quand elle annonce à des cuisiniers que non, elle n'a pas de mission à leur confier pour le moment. Quand ils repartent, elle saisit nerveusement le téléphone, ou un tiroir, ou la perforatrice, et s'empresse de s'occuper d'un gros dossier. Claire veut être pro, elle veut se montrer efficace devant ses supérieures. Pourtant elle n'assume pas totalement de décider ainsi du temps des autres. Pendant ses études, elle n'imaginait sans doute pas que des gens beaucoup plus vieux qu'elle organiseraient leur emploi du temps en fonction de ce qu'elle leur dirait. Elle ne pensait pas qu'elle serait ainsi exposée au désarroi.

Claire veut être pro, mais elle n'est pas assez dupe ou pas assez endurcie. C'est cette petite lueur de doute que j'aime voir dans ses yeux quand je me pointe à l'agence d'intérim pour voir s'il y a une mission. Elle me demande alors d'une voix stressée, au débit rapide, si je sais ouvrir des huîtres. Elle guette ma réponse et meurt d'envie que je dise oui, elle a justement un client qui cherche quelqu'un pour ouvrir des huîtres pour un banquet pendant quatre heures. Hélas, je n'ai jamais appris à ouvrir d'huîtres. La mort dans l'âme, elle m'annonce qu'elle n'a rien d'autre.

Aujourd'hui, l'agence d'intérim en bas de chez moi a fermé. Je ne sais pas ce que sont devenues Claire ni ses collègues. Je me demande si Claire a gardé sa petite flamme d'humanité derrière son brushing parfait et ses gestes nerveux.

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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 00:39

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 23:42

 

 

Cristo Rey est un quartier (réel) de Santo Domingo, capitale de la République dominicaine. Jocelyn est une super jolie nana et la petite soeur d'El Bacá, le caïd du quartier qui, recherché par la police, se terre dans son antre d'où il gère trafics divers, expéditions punitives contre les balances et recrutement de ses collaborateurs. Janvier est un jeune Dominico-Haïtien au coeur pur, mais sans papiers. Il est manifestement en conflit oedipien avec son père dominicain (et blanc) mais non clandestin, et vit avec sa mère haïtienne, sans-papier elle aussi et qui se fait déporter de l'autre côté de la frontière à la première incartade du film avec la police.

Janvier se retrouve donc livré à lui-même mais, touche-à-tout et astucieux, il est recruté par el Bacá pour devenir garde du corps de sa petite soeur. La réalisatrice Leticia Tonos Paniagua, première femme réalisatrice dominicaine, se fait un malin plaisir de glisser dans son film tous les clichés anti-haïtiens: lors d'une visite de Janvier chez elle, Jocelyn lave et frotte à grande eau le verre qu'il a utilisé. Elle a entendu toute son enfance que si elle se tenait mal, un Haïtien viendrait l'emmener. Enfin, c'est bien connu, tous les Haïtiens se ressemblent et peuvent être intervertis, terrible postulat niant la particularité (et donc l'humanité) de chaque individu appartenant à ce peuple. Ce sera la clé de la trahison de Rudy, l'amoureux éconduit de Jocelyn, et de la fin tragique du film.

Si ce synopsis vous dit vaguement quelque chose, il faut aller chercher du côté de Shakespeare car la trame de cette histoire est bien sûr ccristorey.jpgelle de Roméo et Juliette, revisité dans le contexte des tensions politico-socio-raciales de Saint-Domingue, ses rafles policières, ses quartiers pauvres et ses logiques de contrôle mafieux des territoires les plus abandonnés par la puissance publique. 

 

Ce film a été présenté dans le cadre du Festival de Cinéma de Panamá. à Panama City où je vis actuellement, et m'a incitée à sortir ce blog de sa léthargie. Le contexte politique dans lequel il se situe n'enlève rien à la fraîcheur des personnages. Même si vous ne connaissez rien à la République dominicaine et ne brûlez pas d'envie d'en savoir plus, l'histoire d'amour entre Jocelyn et Janvier et son scénario innovant (blague) sauront vous charmer et vous donner un apercu de ce passionnant pays injustement boudé par les intellectuels.

 

En plus, Leticia Tomos Paniagua était présente ce 4 avril 2014 à Multiplaza pour répondre aux questions des spectateurs ! Le film a eu beaucoup de succès pur un film intello en République dominicaine (6000 entrées à Saint-Domingue) et on lui souhaite de pouvoir éveiller les consciences là-bas et ailleurs. 

 

 

 

Laetitia Tonos Paniagua (assise) et les acteurs jouant Rudy, Jocelyn et Janvier.Leticia_tonos_paniagua.jpg

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